lundi 2 avril 2018

La sélection à la fac ne se fait pas à la fac

Bonjour !

Ces derniers temps je m'informe relativement peu (très peu, en fait). Donc je n'ai entendu parler de ce qu'il se passe dans la fac de Tolbiac qu'aujourd'hui (je vis dans une grotte...). Du coup, j'ai lu quelques articles et propos qui m'ont exaspérés. Ils gueulent entre autres, et comme beaucoup, contre le semblant de sélection à la fac instauré par Parcoursup, la plate-forme sur laquelle les lycéens doivent s'inscrire, remplir leurs bulletins pour candidater, et qui se verront répondre trois possibilités : "oui", "oui mais", ou "non". Et ça, beaucoup ne sont pas contents, et disent qu'il ne faut pas de sélection à la fac, que c'est inadmissible, que ça va creuser les inégalités, que la fac doit être ouverte à tous, que l'égalité des chances, etc., etc., etc. Mais, en vrai, la sélection à la fac elle ne se fait pas à la fac : elle se fait avant.

Ma mère est institutrice dans une zone d'éducation prioritaire. Elle a face à elle des enfants qui ne parlent pas super bien français parce que les parents eux-mêmes parlent mal français et s'expriment plus volontiers en arabe à la maison. Elle a face à elle des enfants qui ne jouent pas (un jour j'étais dans sa classe, on faisait faire aux gamins des objets en laine, une fille (dont les parents sont instituteurs aussi) a pris deux pelotes et en a fait des personnages ; ça, beaucoup d'autres élèves sont incapables de le faire). Elle a face à elle des enfants qui ne peuvent pas être aidés pour leurs devoirs à la maison. Elle a face à elle (pour le moment (vive la réforme !)) trop d'élèves pour tous les aider un par un. La réalité, c'est ça.

Je suis nulle en maths. Pas parce que je suis con, mais parce que, dès la primaire, on m'a mal expliqué. Sur les quatre années de collège j'ai eu la même prof trois années durant. Pas top si on n'aime pas comment elle explique. La quatrième année ça allait mieux, ce n'était pas encore ça mais ça allait mieux. Mais c'était trop tard. Enfin, pas tout à fait. Un jour, à cause d'une sortie de la classe, je crois, je me suis retrouvée dans une autre classe, avec un autre prof de math, qui m'a bien expliqué, et j'ai compris. C'est beau la pédagogie. Puis ensuite, le lycée. C'était pas triste, le lycée. L'établissement où j'ai fait ma Seconde ne possédait que des filières scientifiques. Dans ma classe, nous étions trente-six. Notre prof de math expliquait tellement mal que seuls deux ou trois élèves n'étaient pas à la rue ; expliquaient à leurs amis ; et que les autres avaient des cours particuliers. J'avais six de moyenne. Quand on disait que l'on ne comprenait pas – une fois, deux fois, trois, quatre, cinq, six fois – il répétait exactement de la même manière et disait, d'un soupire excédé "c'est parce que vous n'écoutez pas". Et, quand un septième élève disait qu'on n'avait rien capté, il disait encore que c'était parce qu'on n'écoutait pas, qu'il fallait écouter, et il passait à autre chose. La réalité, c'est ça.

Aujourd'hui, j'aimerais entrer en STAPS. Pas d'bol pour moi, je ne suis pas matheuse – et pour cause ! Du coup, mon dossier rempli sur Parcoursup ne me permettra pas d'entrer en STAPS. Le problème vient donc :
Petit A : de la sélection à la fac instaurée par Parcoursup
Petit B : de mes profs de maths successifs qui étaient infoutus de m'expliquer correctement leur matière
Petit C : de moi, parce que j'aurais pas dû voter Macron qui a mis en place Parcoursup
Attention : qu'une seule réponse possible.

Je suis aussi mauvaise en anglais. Au collège, trois années sur quatre, j'ai eu la même prof. Pas de chance, je l'aimais pas du tout. Et puis surtout, pour avoir une note correcte, il n'y avait pas besoin de comprendre en anglais : il suffisait d'apprendre le cours par coeur, comme elle refaisait à peu près les mêmes phrases aux contrôles. C'est ainsi qu'en Cinquième (je crois), après un an d'anglais, j'ai réussi a faire à haute et intelligible voix, devant toute la classe, une phrase dépourvue de verbe. Oui, madame. En Seconde, j'étais en classe européenne, donc j'avais plus d'anglais et une bonne prof, je crois que je me suis un peu améliorée. J'ai eu aussi un bon prof en Terminale. Mais c'était déjà trop tard.

Aujourd'hui, j'aimerais bien faire un Master de Relations Internationales, je trouverais ça génial de bosser autour des relations internationales dans le sport. Pas d'bol pour moi, je suis loin d'avoir un niveau "éprouvé" en anglais – et pour cause ! Du coup, même si j'envoyais mon dossier aux universités, je ne serai sans doute pas sélectionnée. Le problème vient donc :
Petit A : de la sélection à la fac instaurée par Parcoursup
Petit B : de mes profs successifs qui étaient infoutus de m'apprendre correctement leur matière
Petit C : de moi qui n'ai pas été intéressée assez tôt aux langues pour les bosser par moi-même
Attention : une seule réponse possible.

Et je ne vous parle même pas des inégalités entre les milieux populaires et les classes moyennes puis privilégiées ! Mes différents établissements n'étaient pas dans des zones d'éducation prioritaire. Et mes profs n'étaient pas de jeunes profs à peine jetés dans une classe et sans expérience. Le problème, c'est que bien souvent les profs ne sont pas pédagogues (parce que la pédagogie, voyez-vous, ça s'apprend !).

Une collègue, universitaire, m'a dit que la fac devait être ouverte à tous. D'autres parlent d'égalité des chances. C'est d'une hypocrisie crasse. Nous n'avons déjà pas les mêmes chances. Entre ceux qui tombent sur des profs compétents et pédagogues, et les autres, c'est la loterie. Entre ceux qui savent tôt ce qu'ils veulent faire, poursuivent un objectif, et les autres, c'est la loterie. Même si on me laissait poser mon Auguste fessier sur un banc d'amphi face à un enseignant de biomécanique, et bien que je ne sois pas trop con, ce n'est pas dit que je comprenne. C'est même dit tout le contraire ! Alors autant que je laisse ma place sur ce banc à un mec qui a les moyens d'arriver au bout du cursus ! Même avec un tutorat je n'ai pas la certitude d'y arriver : rien ne dit que le tuteur sera pédagogue, et que le gouffre que constitue mon retard en maths est possible à combler. Parce que la sélection à la fac ne se fait pas à la fac : elle se fait bien avant.

Si je ne suis ni bonne en maths ni bonne en anglais c'est parce que ceux et celles qui étaient censés m'apprendre, m'expliquer, me tirer vers le haut, s'en sont révélés incapables. Par manque de pédagogie, de méthode, ou de temps dû à une classe trop pleine (enfin, dans le cas présent, au collège, nous étions une petite quinzaine car j'étais dans une classe avec deux puis trois malentendants). La faute n'est ni à mettre sur Macron, ni à mettre sur Parcoursup. La faute n'est pas à mettre sur les portes de la fac qui se ferment à notre nez, la faute est à mettre sur les embûches rencontrées avant sur le chemin.

Gueuler, beugler, à la fin de Parcoursup au nom de l'égalité des chances, au nom des étudiants venus des classes populaires qui seront dans l'impossibilité de réussir, est d'une hypocrisie crasse (mais pas forcément consciente, après tout c'est bien de penser qu'on est tous égaux...), à mon sens, parce que ces étudiants des classes populaires ont déjà moins de chances que les autres. Pas parce qu'ils sont plus cons, oh non, mais simplement parce que le milieu fait qu'ils ont sans doute, de manière générale, moins de ressources que les autres. Et, même sans parler de classes populaires, certains élèves, qui ont trouvé la voie qui les intéressait trop tard, qui ne sont pas tombés sur les bons profs, ont moins de ressources que les autres. Le problème, ce n'est pas Parcoursup mais tout ce qu'il se passe avant !

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Ludwig Favre

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