jeudi 22 mars 2018

Pour en finir avec le complot médiatique

Bonjour !

Ça fait des semaines que je voudrais parler de ça, enfin pas exactement de ça mais qu'il y a des choses que je voudrais dire... c'est depuis une formation sur les media que j'ai eu avec mon Service Civique et qui était assez catastrophique... mais je ne savais pas comment problématiser pour que ça soit autre chose qu'un bureau des plaintes. Donc j'ai attendu. Et je ne suis pas déçue parce que j'ai eu avec une fille aujourd'hui (d'à peu près mon âge à vu de nez) une discussion... ahurissante.

En fait, la discussion était à trois. Cette fille, un collègue et moi. Nous avons commencé à parler des grands patrons qui ont beaucoup trop d'argent pour qu'une vie complète suffise à compter les pièces de leur trésor dragonesque, quand la discussion a dévié, au fil des exemples et des "regarde... :", sur les media et le foot. Tout se déroulait plus ou moins dans le calme (en fait une collègue nous a demandé de baisser d'un ton xD) quand mon collègue et moi avons fini par comprendre qu'on n'irait jamais nulle part (le quelque part n'étant pas synonyme de convaincre notre contradictrice) : notre interlocutrice avait un raisonnement proche du complot : peine perdue.

Ainsi a-t-elle dit que tous les media (exceptés les indépendants et ceux de l'État) étaient de la merde et que c'était à cause des media que l'on regardait autant le foot, parce qu'ils faisaient de la pub, et que les footeux étaient payés autant pour nous faire regarder... et que si la tribune de presse des mondiaux de lutte cet été (où j'étais bénévole) était vide c'était que l'on en avait pas parlé assez, etc. Elle a chargé la mule au point où cette pauvre bête s'est retrouvée par terre à ne plus pouvoir se relever...

Alors-alors-alors..., il y a beaucoup de choses à dire mais, pour ceux qui ne voudraient pas lire mon article jusqu'au bout on pourrait résumer ainsi : à un moment, il faut arrêter avec le complot médiatique.

Tout ça m'a refait penser à une formation sur la "cybercitoyenneté" (terme qui n'a pas été défini pendant ladite formation et dont je ne sais toujours rien) que j'aie dû faire pour mon Service Civique (je l'ai choisi parmi une liste d'autres formations). L'une de nos formatrices était une Service Civique auprès de la chargé de mission en sport-santé du Comité Olympique du département. Autant dire qu'elle n'avait aucune légitimité à être là. D'abord, elle a critiqué le manque d'objectivité des media (dont je vous ai parlé ici), puis elle a dit que les media invitaient exprès de faux experts pour nous donner de fausses idées. Bon. Il faut arrêter avec le complot médiatique.

Oui, les medium sont détenus par quelques grands patrons. Mais. Certains (j'ose espérer la plupart) journalistes font correctement leur travail (faut pas croire que tous leurs articles sont relus et corrigés par ledit grand patron) ; un medium est un gouffre financier dans lequel ne peut pas investir quelqu'un qui n'a pas d'argent à perdre. Autrement dit : plus de grands patrons pour perdre de l'argent : plus de media. Gloups. Alors certes, on pourrait imaginer que les journalistes rachètent leur rédaction. Mais. Ça se ferait au détriment de la qualité et du développement de l'entreprise : plus d'argent pour envoyer des gens à l'autre bout du monde, plus autant d'argent à mettre dans les factures (d'électricité surtout), sans compter des frais particuliers aux media qui doivent sans doute exister. Donc ce n'est pas vraiment une vraie solution. De plus et pour s'arranger du fait que les media sont tous de bords politiques, il suffit de lire ou d'écouter plusieurs media. Et puis cette fille qui dit que, parce qu'ils sont sur le service public, les journalistes font du bon boulot... euh... ils ont un grand patron : il s'appelle l'État, et il a tout autant d'intérêt que les autres à faire passer ses idées. De plus les journalistes passent de l'un à l'autre sans problème (Patrick Cohen qui a voyagé de France Inter à Europe 1, Ali Badou qui a quitté Canal pour France 5).

Ensuite non, on ne regarde pas le foot parce que les media nous le demandent. On regarde le foot parce que c'est le sport international, comme la langue anglaise est la langue internationale. Prenons le handball. Les équipes de France sont fortes. Souvent titrées, toujours placées sur un podium. La pub faite autour du handball est terrible. Les audiences sans doute fortes et les tribunes de presse pas loin d'être remplies à ras-bord. Pourtant les handballeurs ne gagnent pas les salaires des footballeurs, et les journalistes ne suivent pas le mercato de handball avec autant d'acuité. Pourquoi ? Parce que le handball n'est pas le foot. Certes, effectivement, la fédération de foot fait peut-être plus de marketing... mais il n'y a pas que ça qui joue ! Le foot, c'est populaire. Les gamins dans les quartiers ils prennent un ballon et ils jouent au foot, pas au hand. Et ne font pas de cyclisme ou d'escrime ou de saut à la perche parce que ça coûte cher. Aussi, la majorité des pays du monde a une équipe de foot. Et je ne prends sans doute pas trop de risques en disant que, à peu près où que vous alliez dans le monde, si vous sortez un ballon de foot, les gens joueront avec vous sans demander les règles parce qu'ils les connaissent déjà. Les media n'ont rien à voir là-dedans (pas plus que ma boulangère ou la mémé de mon hamster).

Je me suis déjà exprimée sur l'objectivité des media donc je passe directement à la suite. Les experts. Il est extrêmement dangereux de dire dans une formation sur les media à destinations des jeunes qui sont déjà défiants envers eux de dire qu'ils invitent de faux experts pour donner de fausses idées aux gens. On est où, là ? Il se trouve que je fais mon Service Civique en radio. Vous croyez que ça m'amuse quand mon invité est mauvais ? Ben non, ça ne m'amuse pas du tout. Quand mon invité est mauvais et que je ne suis pas assez bonne pour, du coup, essayer de rattraper le coup en posant les bonnes questions (pas en mettant la réponse dans la bouche de la personne, hein, mais en posant des questions sur des thèmes où l'invité peut plus s'exprimer sans patauger) ben ça m'amuse pas des masses.

Deux choses à ce propos : déjà, comme je l'ai dit le jour de la formation (je me suis pas gênée, tu penses !) : les vrais experts super pointus, ils travaillent. Ils ont des recherches à faire, des livres à écrire. Ils bossent. Ils n'ont pas de temps à perdre dans les media. Encore moins quand on demande à des historiens de réagir à chaud ! C'est une hérésie ! Ensuite, dès que j'ai pu retrouver une connexion internet, j'ai fait des petites recherches. Effectivement, il y a déjà eu des cas (trop) de faux experts. Mais ce n'est pas (que) de la faute des media. J'ai essayé de retrouver l'un des articles que j'avais lu  pour pouvoir le citer précisément mais je n'ai pas réussi (pour les autres, en tapant "faux experts média" dans un moteur de recherche vous les trouverez). Quoi qu'il en soit l'idée était que la faute ne vient pas des media mais de ces faux experts qui profitent de la situation d'urgence créée par les attentats. Si je me souviens bien, un rédacteur en chef avouait que, après les attentats, quand on s'arrache tous les experts, on n'a pas forcément le temps de bien vérifier qui on invite (et certains mentent bien). Mais, maintenant, ils savent qui est bon et qui est moins bon et affinent leurs listes. Même en considérant qu'ils sont un peu fautifs de pas prendre le temps de tout bien vérifier, il n'y a pas de malveillance là-dessous et encore moins de complot.

Pourquoi est-ce qu'il y a des media de droite et de gauche ? En premier lieu parce que les gens qui les ont créé avaient des choses à dire. Mais ensuite, eh bien on pourrait dire que c'est sociologique. Vous voyez un jeune journaliste de droite aller demander du travail dans une rédaction de gauche ? et vice versa ? Moi pas tellement...

Bien sûr, les media ont des défauts. Ils parlent tous de la même chose, par exemple (ce qui s'explique aussi sociologiquement par le fait que les premiers lecteurs de la presse se sont les journalistes – un peu comme des articles tous similaires naissent sur les blogs : parce que l'on s'inspire les uns des autres). Mais il faut arrêter de penser que tout est contrôlé, millimétré, malveillant...

Je crois, et je vais le dire sans tact aucun, que la théorie du complot c'est de la faiblesse intellectuelle. La théorie du complot c'est le premier truc auquel tu penses. La chose facile, qui ne demande pas une grande exigence intellectuelle. Parfois moi aussi j'ai une idée de ce type qui germe dans mon esprit. C'est comme un réflexe. Mais je me flagelle tout de suite parce que je sais que c'est faux. Je suis une paranoïaque, donc je tombe facilement dans ce genre d'idée, et il faut dire qu'elles sont assez tentantes parce qu'elles permettent de tout expliquer ; tout à coup tout s'éclaire, tout paraît simple... Mais nous vivons dans un monde complexe, et je pense que nous devons avoir l'exigence intellectuelle d'admettre que parfois les choses sont complexes, compliquées, qu'il y a des choses que nous ne saurons jamais, parce que ces informations sont dans les mains des gens de pouvoir, et que nous, nous ne pourrons jamais savoir. La théorie du complot c'est la facilité. Je pense que nous devons avoir l'exigence intellectuelle de voir plus loin. Ce qui ne veut pas dire que nous devons arrêter l'esprit critique, bien au contraire ! Mais un esprit critique sain, que la personne en face prendra avec sérieux et voudra écouter.

Il est grave, très grave, de dire ce que ma "formatrice" a dit. Devant des jeunes qui n'étaient pas tous un peu au fait des media (et ce n'est pas un reproche : on ne s'intéresse pas tous aux mêmes choses), qui étaient déjà défiants, ou qui étaient simplement là parce que le jour les arrangeait. Et il est très grave, pour le monsieur qui gérait la formation, d'avoir laissé sa Service Civique dire ça sans la reprendre ou sans, en tout cas, apporter une contradiction. L'éducation aux media est un vrai enjeu, et ce n'était pas à moi de nuancer son propos sur l'objectivité ou sur les faux-experts, ou même lorsqu'ils ont abordé le fait que les media principaux appartiennent à quelques grands patrons. C'était à eux d'apporter un discours nuancé ! Et je trouve ça très grave qu'ils ne l'aient pas fait ! Je trouve ça dangereux !

C'est dangereux que des personnes soient dans l'idée que les media sont malveillants. Parce que la liberté de la presse elle vient certes du haut, du pouvoir, de l'État qui oui ou non protège la presse et est le garant de sa liberté, mais également du bas : des gens qui font confiance aux journalistes et arrêtent de les insulter ou de leurs jeter des cailloux. Il y a des choses à améliorer, mais ce n'est pas en étant dans une radicalité que nous irons quelque part (le quelque part n'étant pas de tous penser la même chose et de boire sans esprit critique ce que disent les journalistes).

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Pierre Andrieu. AFP

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6 commentaires:

  1. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas regardé la télévision, mais il me semblait que les têtes qu'on y voyaient n'étaient en général pas journalistes. Elles ne choisissaient pas leurs experts ou leurs faux experts en fonction de leur expertise, mais en fonction du message qu'elles voulaient conforter.
    Je ne crois pas que la notion de média s'arrête au journalisme. Cela nuance tes arguments. (mais pas le reflex complotiste, là je suis bien d'accord : il est souvent issu d'un raisonnement faible)

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    1. Sur le "en général" je n'irais pas jusque-là. Ceci dit il est vrai que tous ne sont pas journalistes (Laurent Ruquier, Nagui, Thierry Ardisson...) mais d'autres le sont (Elise Lucet, Caroline Roux...).

      Ensuite je serais très prudente sur ta remarque suivante qui, pour moi, est erronée. On dirait que ce que tu dis c'est qu'il y a d'un côté des experts, des spécialistes, objectifs que la société devrait suivre pour sa salvation, et de l'autre des personnes qui sont juste les potiches des journalistes pour dire ce que les journalistes veulent que les auditeurs entendent (c'est une caricature mais c'est idée). Or, une expertise, c'est un avis, et les experts ont des messages à faire passer. Effectivement, les journalistes n'invitent pas n'importe qui : ils invitent les spécialistes dont ils partagent l'analyse (donc on revient sur l'objectivité et ce que je disais : il faut suivre plusieurs média). Mais il faut sortir de l'idée selon laquelle il y aurait des experts objectifs. C'est faux. Une expertise est un avis. D'ailleurs, tous les spécialistes ne sont pas d'accord entre eux : les historiens se crêpent le chignon dans les revues scientifiques, les sociologues divergent, et les économistes ne sont pas tous d'accord (c'est un euphémisme). Parce que, certes, il y a les constations. Mais une constatation ne veut rien dire. L'intérêt d'une expertise ce n'est pas la constatation : ce sont les conclusions tirées. Or, tous les experts, scientifiques, spécialistes, ne sont pas d'accord sur les conclusions et les explications à donner d'une même constatation. Les journalistes n'invitent pas pour "conforter un message" (en disant ça on dirait qu'on matraque les gens des mêmes idées pour les forcer à penser pareil) mais pour diffuser une analyse qu'ils partagent (je sais, je joue sur les mots xD). Mais si on n'est pas content, on écoute un autre medium ! Ça vaut pour les TV mais aussi les radios et la presse écrite. En fait, dans ce que tu dis, je comprends que tu sépares la notion d'expertise avec celle de messages... or, les experts ont des messages. Et les experts objectifs n'existent pas parce que les êtres humains objectifs n'existent pas...

      Par contre effectivement, le medium ce n'est pas que le journalisme. Une affiche est un medium. Je travaille dans une radio et je ne suis pas journaliste, d'ailleurs mes collègues non plus, et les personnes de la structure avec laquelle nous partageons les locaux non plus (que j'appelle aussi mes collègues, mais là pour les besoins de ce que je dis faut séparer), pourtant c'est aussi un medium. Et tous les présentations télé/radio ne sont pas journalistes.

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  2. C'est toujours la facilité de vouloir tout expliquer d'une seule façon... Les médias peuvent présenter plein de soucis sans que pour autant l'ensemble des journalistes ne soient à blâmer personnellement. Il y a simplement, forcément, des biais de publication dûs aux financements, on a régulièrement des infos là dessus (pas particulièrement cachées d'ailleurs), les journalistes sont orientés subtilement vers certains sujets plutôt que d'autres... Après ça ne veut pas dire qu'on absorbe tout ça passivement, la sociologie des médias est très intéressantes là dessus : le receveur du message l'interprète aussi. Par contre perso je suis persuadée qu'il y a d'autres modèles viables qui ne nécessitent pas un gros patron derrière, mais ça demande des choix qui ne sont pas anodins. Des investissements publics, des modèles coopératifs, etc.

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    1. En cherchant une illustration pour l'article, je suis tombée sur un article de Libé de 2014. Ils disaient qu'ils avait réfléchi au modèle de la scop, mais que pour pouvoir avoir une sécurité financière et se développer, ils ne l'avaient finalement pas retenue. C'est aussi ce qu'il faut voir, je pense : un journal, une station de radio, une chaîne de télé, ils n'informent pas pour la gloire : c'est une entreprise qui doit avoir une sécurité financière. Je pense que les journalistes eux-mêmes aimeraient sans doute ne pas avoir un grand patron derrière. Seulement, actuellement, c'est aussi moins de sécurité financière... et c'est important, de pouvoir travailler en sachant qu'on reçoit bien notre salaire à la fin du mois ! Après ça ne veut pas dire qu'on ne doit pas continuer de réfléchir pour mettre des choses en place, mais il faut aussi avoir ça en tête. Or la fille avec qui j'ai discuté ne l'avait pas du tout. Elle a balancé comme une évidence "ben ils ont qu'à faire une scop !". Oui... ils n'ont qu'à...
      Mais je ne nie pas du tout le biais de financement. D'ailleurs dans le même genre on a plutôt montré que les instituts de sondages donnent plus facilement raison à la structure qui leur a commandé le sondage... et puis même sans ça il y a le biais de chaque personne : aucun individu n'est objectif.

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  3. Le souci le plus grave pour moi c'est surtout les chaines télé de type TF1, précisément parce que ça s'affiche comme une chaine "objective" qui donne toute l'info, qui est neutre etc, les gens la regardent comme ça très souvent, pour "se tenir au courant". Or ça n'a rien d'une chaîne neutre, le traitement de l'info est tout à fait partiel et partial (les vidéos du Stagirite là dessus sont édifiantes, grosse qualité sur cette chaine par ailleurs). Qu'il y ait du journalisme d'opinion moi je trouve ça très bien, au moins on sait d'où vient l'info, on peut la resituer etc et se faire son avis dessus. Faire croire le contraire m'inquiète davantage

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    1. Au moins le journalisme d'opinion c'est une subjectivité assumée !
      Après, sur TF1 je ne peux pas dire, je regarde pas... mais toutes les chaînes ont leurs biais.

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