lundi 2 avril 2018

La sélection à la fac ne se fait pas à la fac

Bonjour !

Ces derniers temps je m'informe relativement peu (très peu, en fait). Donc je n'ai entendu parler de ce qu'il se passe dans la fac de Tolbiac qu'aujourd'hui (je vis dans une grotte...). Du coup, j'ai lu quelques articles et propos qui m'ont exaspérés. Ils gueulent entre autres, et comme beaucoup, contre le semblant de sélection à la fac instauré par Parcoursup, la plate-forme sur laquelle les lycéens doivent s'inscrire, remplir leurs bulletins pour candidater, et qui se verront répondre trois possibilités : "oui", "oui mais", ou "non". Et ça, beaucoup ne sont pas contents, et disent qu'il ne faut pas de sélection à la fac, que c'est inadmissible, que ça va creuser les inégalités, que la fac doit être ouverte à tous, que l'égalité des chances, etc., etc., etc. Mais, en vrai, la sélection à la fac elle ne se fait pas à la fac : elle se fait avant.

Ma mère est institutrice dans une zone d'éducation prioritaire. Elle a face à elle des enfants qui ne parlent pas super bien français parce que les parents eux-mêmes parlent mal français et s'expriment plus volontiers en arabe à la maison. Elle a face à elle des enfants qui ne jouent pas (un jour j'étais dans sa classe, on faisait faire aux gamins des objets en laine, une fille (dont les parents sont instituteurs aussi) a pris deux pelotes et en a fait des personnages ; ça, beaucoup d'autres élèves sont incapables de le faire). Elle a face à elle des enfants qui ne peuvent pas être aidés pour leurs devoirs à la maison. Elle a face à elle (pour le moment (vive la réforme !)) trop d'élèves pour tous les aider un par un. La réalité, c'est ça.

Je suis nulle en maths. Pas parce que je suis con, mais parce que, dès la primaire, on m'a mal expliqué. Sur les quatre années de collège j'ai eu la même prof trois années durant. Pas top si on n'aime pas comment elle explique. La quatrième année ça allait mieux, ce n'était pas encore ça mais ça allait mieux. Mais c'était trop tard. Enfin, pas tout à fait. Un jour, à cause d'une sortie de la classe, je crois, je me suis retrouvée dans une autre classe, avec un autre prof de math, qui m'a bien expliqué, et j'ai compris. C'est beau la pédagogie. Puis ensuite, le lycée. C'était pas triste, le lycée. L'établissement où j'ai fait ma Seconde ne possédait que des filières scientifiques. Dans ma classe, nous étions trente-six. Notre prof de math expliquait tellement mal que seuls deux ou trois élèves n'étaient pas à la rue ; expliquaient à leurs amis ; et que les autres avaient des cours particuliers. J'avais six de moyenne. Quand on disait que l'on ne comprenait pas – une fois, deux fois, trois, quatre, cinq, six fois – il répétait exactement de la même manière et disait, d'un soupire excédé "c'est parce que vous n'écoutez pas". Et, quand un septième élève disait qu'on n'avait rien capté, il disait encore que c'était parce qu'on n'écoutait pas, qu'il fallait écouter, et il passait à autre chose. La réalité, c'est ça.

Aujourd'hui, j'aimerais entrer en STAPS. Pas d'bol pour moi, je ne suis pas matheuse – et pour cause ! Du coup, mon dossier rempli sur Parcoursup ne me permettra pas d'entrer en STAPS. Le problème vient donc :
Petit A : de la sélection à la fac instaurée par Parcoursup
Petit B : de mes profs de maths successifs qui étaient infoutus de m'expliquer correctement leur matière
Petit C : de moi, parce que j'aurais pas dû voter Macron qui a mis en place Parcoursup
Attention : qu'une seule réponse possible.

Je suis aussi mauvaise en anglais. Au collège, trois années sur quatre, j'ai eu la même prof. Pas de chance, je l'aimais pas du tout. Et puis surtout, pour avoir une note correcte, il n'y avait pas besoin de comprendre en anglais : il suffisait d'apprendre le cours par coeur, comme elle refaisait à peu près les mêmes phrases aux contrôles. C'est ainsi qu'en Cinquième (je crois), après un an d'anglais, j'ai réussi a faire à haute et intelligible voix, devant toute la classe, une phrase dépourvue de verbe. Oui, madame. En Seconde, j'étais en classe européenne, donc j'avais plus d'anglais et une bonne prof, je crois que je me suis un peu améliorée. J'ai eu aussi un bon prof en Terminale. Mais c'était déjà trop tard.

Aujourd'hui, j'aimerais bien faire un Master de Relations Internationales, je trouverais ça génial de bosser autour des relations internationales dans le sport. Pas d'bol pour moi, je suis loin d'avoir un niveau "éprouvé" en anglais – et pour cause ! Du coup, même si j'envoyais mon dossier aux universités, je ne serai sans doute pas sélectionnée. Le problème vient donc :
Petit A : de la sélection à la fac instaurée par Parcoursup
Petit B : de mes profs successifs qui étaient infoutus de m'apprendre correctement leur matière
Petit C : de moi qui n'ai pas été intéressée assez tôt aux langues pour les bosser par moi-même
Attention : une seule réponse possible.

Et je ne vous parle même pas des inégalités entre les milieux populaires et les classes moyennes puis privilégiées ! Mes différents établissements n'étaient pas dans des zones d'éducation prioritaire. Et mes profs n'étaient pas de jeunes profs à peine jetés dans une classe et sans expérience. Le problème, c'est que bien souvent les profs ne sont pas pédagogues (parce que la pédagogie, voyez-vous, ça s'apprend !).

Une collègue, universitaire, m'a dit que la fac devait être ouverte à tous. D'autres parlent d'égalité des chances. C'est d'une hypocrisie crasse. Nous n'avons déjà pas les mêmes chances. Entre ceux qui tombent sur des profs compétents et pédagogues, et les autres, c'est la loterie. Entre ceux qui savent tôt ce qu'ils veulent faire, poursuivent un objectif, et les autres, c'est la loterie. Même si on me laissait poser mon Auguste fessier sur un banc d'amphi face à un enseignant de biomécanique, et bien que je ne sois pas trop con, ce n'est pas dit que je comprenne. C'est même dit tout le contraire ! Alors autant que je laisse ma place sur ce banc à un mec qui a les moyens d'arriver au bout du cursus ! Même avec un tutorat je n'ai pas la certitude d'y arriver : rien ne dit que le tuteur sera pédagogue, et que le gouffre que constitue mon retard en maths est possible à combler. Parce que la sélection à la fac ne se fait pas à la fac : elle se fait bien avant.

Si je ne suis ni bonne en maths ni bonne en anglais c'est parce que ceux et celles qui étaient censés m'apprendre, m'expliquer, me tirer vers le haut, s'en sont révélés incapables. Par manque de pédagogie, de méthode, ou de temps dû à une classe trop pleine (enfin, dans le cas présent, au collège, nous étions une petite quinzaine car j'étais dans une classe avec deux puis trois malentendants). La faute n'est ni à mettre sur Macron, ni à mettre sur Parcoursup. La faute n'est pas à mettre sur les portes de la fac qui se ferment à notre nez, la faute est à mettre sur les embûches rencontrées avant sur le chemin.

Gueuler, beugler, à la fin de Parcoursup au nom de l'égalité des chances, au nom des étudiants venus des classes populaires qui seront dans l'impossibilité de réussir, est d'une hypocrisie crasse (mais pas forcément consciente, après tout c'est bien de penser qu'on est tous égaux...), à mon sens, parce que ces étudiants des classes populaires ont déjà moins de chances que les autres. Pas parce qu'ils sont plus cons, oh non, mais simplement parce que le milieu fait qu'ils ont sans doute, de manière générale, moins de ressources que les autres. Et, même sans parler de classes populaires, certains élèves, qui ont trouvé la voie qui les intéressait trop tard, qui ne sont pas tombés sur les bons profs, ont moins de ressources que les autres. Le problème, ce n'est pas Parcoursup mais tout ce qu'il se passe avant !

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Ludwig Favre

Rendez-vous sur Hellocoton !

samedi 31 mars 2018

Vinti anu e ka vintia dia

Bonjour !

"Penses à ton avenir, faut cotiser pour la retraite", "faut que tu penses à ce que tu veux faire de ta vie". Oui, c'est mieux. Si je dois cotiser pendant quarante-trois ans et que je commence à travailler vraiment qu'à trente ans, ça va me poser problème. Ceci dit c'est la réalité aujourd'hui pour ma génération : après les études ça galère avec des petits boulots jusqu'à à peu près trente ans où on entre dans le monde du travail. "Penses à ton avenir".

Vous vous souvenez (ou peut-être pas, sans doute pas d'ailleurs), en Juin j'avais écrit un article pour dire que je ne savais pas ce que je ferais dans un an (même pas quatre mois plus tard, d'ailleurs). Aujourd'hui, rien n'a changé. J'en sais rien. Je ne sais pas ce que je ferais après mon Service Civique, et toutes les voies qui m'intéressent semblent bouchées. L'armée ? je ne suis pas à niveau physiquement ; STAPS ? je suis nulle en maths ; Relations Internationales ? je n'ai pas le niveau en anglais ; l'école de journalisme ? ça me tente finalement peu ; Service Volontaire Européen ? encore une planque pour gagner un peu de temps sans être payée. Il ne me reste plus que les petits boulots, sachant que je n'ai pas le permis et que je n'ai jamais travaillé de ma vie. Je suis pas prête de cotiser pour la retraite.

Et je m'en fiche. Rien n'arrive pas hasard. J'aurais la vie que j'aurais. Je sais aussi que je suis faible que je ne parviendrai sans doute jamais à trouver les ressources en moi pour me donner vraiment les moyens de faire les choses. Alors j'aurai la vie que j'aurai. Sans doute médiocre, à l'image de ma propre médiocrité. Et je ne parle pas de salaire... je parle de tout le reste. Mais je m'en fiche... enfin, je m'en fiche... c'est inexact. Mais disons que je ne peux pas faire grand-chose de plus.

Je crois toujours que des opportunités se présenteront, et que les autres je devrais me les créer. Et j'aurai la vie que j'aurai. Je ne crois pas au destin, faut pas pousser. Mais je crois que rien n'arrive par hasard. J'aurai la vie qui correspond à la personne que je suis. Y'a un petit côté déterministe dans ce que je dis, un côté un peu fataliste. Ça correspond assez à mon état d'esprit des derniers jours (semaines ?) : je patauge, je m'enlise, je ne vois plus que les défauts et les impossibilités. Et pourtant je nourrie encore ce rêve que je ferai des choses. Que vingt ans ne sont pas vingt jours et que j'en ferai des choses.


Nta fasi kusa,
Vinti anu e ka vinti dia.
C'est une chanson de Fernanda Fernandes, reprise par Elida Almeida. Je l'aime beaucoup, elle est très positive (la traduction de toute la chanson sur le site d'Elida Almeida). Mais, d'un autre côté, peut-être qu'elle me nourrit d'illusions. Sans doute d'ailleurs. C'est un peu ce que je vous disais la dernière fois... je m'enlise dans des projets qui sont des fantasmes, voilà...

Je voulais faire un article un peu positif, pour dire qu'on s'en fiche si on sait pas ce qu'on veut faire, et au final je me retrouve avec un article un peu tristounet plein de questions et de pessimisme... je me suis un peu résignée, je crois. Je ne sais pas si j'ai raison et si je vois les choses de manière "objective", ou si je ne suis plus capable de voir les choses positives. Je ne sais pas si j'ai raison quand je dis que je suis faible et que je n'arriverai jamais à rien ou si je force le trait parce que mon état d'esprit des dernières semaines n'est pas au top. Au fond on s'en fiche. L'important, ce qui détermine les choses, c'est la manière dont je me vois. D'ailleurs ça me fait penser que les articles sur comment être heureux, et, pire se soustraire aux "coups de mou", m'exaspèrent, m'agacent : les êtres humains n'ont pas un moral constant : c'est la vie. Fin de la parenthèse.

Je rêve de choses que je n'aurais probablement jamais parce que je ne sais pas me donner les moyens. Parce que je me suis intéressée à plein de trucs tard et que je suis résignée à l'idée que le train est passé et que c'est trop tard. J'essaye de réparer un filet de pêcheur avec des bouts de ficelle pour avoir les derniers poissons du banc quand, en faisant avancer le bateau, je pourrais peut-être espérer rattraper le gros de la flotte.

Mais j'ai quand même envie de croire que vingt ans ne sont pas vingt jours et que j'ai le temps de faire des choses, de trouver une voie, de m'embarquer sur un véhicule, qu'il soit un radeau, une barque, une voiture de course, une charrette, une trottinette, un balai, ou un âne, et d'avancer sur un chemin.

Je crois que, dans la forêt dense de mes rêves, il va falloir que je me résigne au réalisme, que j'enchaîne les petits boulots. Ou que je trouve une planque, pour gagner du temps, pour fuir, pour glaner quelques semaines qui vont me permettre de trouver un plan, un vrai plan...

Nta fasi kusa raisonne plus comme une prière, un cri du coeur, que comme un pied-de-nez lancé à ceux qui n'y croient pas. On est sans doute très loin de l'esprit de la chanson...


Source photo – Olivier & Pascale Noaillon Jaquet
Source photo – Guilhem Vellut 

Rendez-vous sur Hellocoton !

jeudi 22 mars 2018

Pour en finir avec le complot médiatique

Bonjour !

Ça fait des semaines que je voudrais parler de ça, enfin pas exactement de ça mais qu'il y a des choses que je voudrais dire... c'est depuis une formation sur les media que j'ai eu avec mon Service Civique et qui était assez catastrophique... mais je ne savais pas comment problématiser pour que ça soit autre chose qu'un bureau des plaintes. Donc j'ai attendu. Et je ne suis pas déçue parce que j'ai eu avec une fille aujourd'hui (d'à peu près mon âge à vu de nez) une discussion... ahurissante.

En fait, la discussion était à trois. Cette fille, un collègue et moi. Nous avons commencé à parler des grands patrons qui ont beaucoup trop d'argent pour qu'une vie complète suffise à compter les pièces de leur trésor dragonesque, quand la discussion a dévié, au fil des exemples et des "regarde... :", sur les media et le foot. Tout se déroulait plus ou moins dans le calme (en fait une collègue nous a demandé de baisser d'un ton xD) quand mon collègue et moi avons fini par comprendre qu'on n'irait jamais nulle part (le quelque part n'étant pas synonyme de convaincre notre contradictrice) : notre interlocutrice avait un raisonnement proche du complot : peine perdue.

Ainsi a-t-elle dit que tous les media (exceptés les indépendants et ceux de l'État) étaient de la merde et que c'était à cause des media que l'on regardait autant le foot, parce qu'ils faisaient de la pub, et que les footeux étaient payés autant pour nous faire regarder... et que si la tribune de presse des mondiaux de lutte cet été (où j'étais bénévole) était vide c'était que l'on en avait pas parlé assez, etc. Elle a chargé la mule au point où cette pauvre bête s'est retrouvée par terre à ne plus pouvoir se relever...

Alors-alors-alors..., il y a beaucoup de choses à dire mais, pour ceux qui ne voudraient pas lire mon article jusqu'au bout on pourrait résumer ainsi : à un moment, il faut arrêter avec le complot médiatique.

Tout ça m'a refait penser à une formation sur la "cybercitoyenneté" (terme qui n'a pas été défini pendant ladite formation et dont je ne sais toujours rien) que j'aie dû faire pour mon Service Civique (je l'ai choisi parmi une liste d'autres formations). L'une de nos formatrices était une Service Civique auprès de la chargé de mission en sport-santé du Comité Olympique du département. Autant dire qu'elle n'avait aucune légitimité à être là. D'abord, elle a critiqué le manque d'objectivité des media (dont je vous ai parlé ici), puis elle a dit que les media invitaient exprès de faux experts pour nous donner de fausses idées. Bon. Il faut arrêter avec le complot médiatique.

Oui, les medium sont détenus par quelques grands patrons. Mais. Certains (j'ose espérer la plupart) journalistes font correctement leur travail (faut pas croire que tous leurs articles sont relus et corrigés par ledit grand patron) ; un medium est un gouffre financier dans lequel ne peut pas investir quelqu'un qui n'a pas d'argent à perdre. Autrement dit : plus de grands patrons pour perdre de l'argent : plus de media. Gloups. Alors certes, on pourrait imaginer que les journalistes rachètent leur rédaction. Mais. Ça se ferait au détriment de la qualité et du développement de l'entreprise : plus d'argent pour envoyer des gens à l'autre bout du monde, plus autant d'argent à mettre dans les factures (d'électricité surtout), sans compter des frais particuliers aux media qui doivent sans doute exister. Donc ce n'est pas vraiment une vraie solution. De plus et pour s'arranger du fait que les media sont tous de bords politiques, il suffit de lire ou d'écouter plusieurs media. Et puis cette fille qui dit que, parce qu'ils sont sur le service public, les journalistes font du bon boulot... euh... ils ont un grand patron : il s'appelle l'État, et il a tout autant d'intérêt que les autres à faire passer ses idées. De plus les journalistes passent de l'un à l'autre sans problème (Patrick Cohen qui a voyagé de France Inter à Europe 1, Ali Badou qui a quitté Canal pour France 5).

Ensuite non, on ne regarde pas le foot parce que les media nous le demandent. On regarde le foot parce que c'est le sport international, comme la langue anglaise est la langue internationale. Prenons le handball. Les équipes de France sont fortes. Souvent titrées, toujours placées sur un podium. La pub faite autour du handball est terrible. Les audiences sans doute fortes et les tribunes de presse pas loin d'être remplies à ras-bord. Pourtant les handballeurs ne gagnent pas les salaires des footballeurs, et les journalistes ne suivent pas le mercato de handball avec autant d'acuité. Pourquoi ? Parce que le handball n'est pas le foot. Certes, effectivement, la fédération de foot fait peut-être plus de marketing... mais il n'y a pas que ça qui joue ! Le foot, c'est populaire. Les gamins dans les quartiers ils prennent un ballon et ils jouent au foot, pas au hand. Et ne font pas de cyclisme ou d'escrime ou de saut à la perche parce que ça coûte cher. Aussi, la majorité des pays du monde a une équipe de foot. Et je ne prends sans doute pas trop de risques en disant que, à peu près où que vous alliez dans le monde, si vous sortez un ballon de foot, les gens joueront avec vous sans demander les règles parce qu'ils les connaissent déjà. Les media n'ont rien à voir là-dedans (pas plus que ma boulangère ou la mémé de mon hamster).

Je me suis déjà exprimée sur l'objectivité des media donc je passe directement à la suite. Les experts. Il est extrêmement dangereux de dire dans une formation sur les media à destinations des jeunes qui sont déjà défiants envers eux de dire qu'ils invitent de faux experts pour donner de fausses idées aux gens. On est où, là ? Il se trouve que je fais mon Service Civique en radio. Vous croyez que ça m'amuse quand mon invité est mauvais ? Ben non, ça ne m'amuse pas du tout. Quand mon invité est mauvais et que je ne suis pas assez bonne pour, du coup, essayer de rattraper le coup en posant les bonnes questions (pas en mettant la réponse dans la bouche de la personne, hein, mais en posant des questions sur des thèmes où l'invité peut plus s'exprimer sans patauger) ben ça m'amuse pas des masses.

Deux choses à ce propos : déjà, comme je l'ai dit le jour de la formation (je me suis pas gênée, tu penses !) : les vrais experts super pointus, ils travaillent. Ils ont des recherches à faire, des livres à écrire. Ils bossent. Ils n'ont pas de temps à perdre dans les media. Encore moins quand on demande à des historiens de réagir à chaud ! C'est une hérésie ! Ensuite, dès que j'ai pu retrouver une connexion internet, j'ai fait des petites recherches. Effectivement, il y a déjà eu des cas (trop) de faux experts. Mais ce n'est pas (que) de la faute des media. J'ai essayé de retrouver l'un des articles que j'avais lu  pour pouvoir le citer précisément mais je n'ai pas réussi (pour les autres, en tapant "faux experts média" dans un moteur de recherche vous les trouverez). Quoi qu'il en soit l'idée était que la faute ne vient pas des media mais de ces faux experts qui profitent de la situation d'urgence créée par les attentats. Si je me souviens bien, un rédacteur en chef avouait que, après les attentats, quand on s'arrache tous les experts, on n'a pas forcément le temps de bien vérifier qui on invite (et certains mentent bien). Mais, maintenant, ils savent qui est bon et qui est moins bon et affinent leurs listes. Même en considérant qu'ils sont un peu fautifs de pas prendre le temps de tout bien vérifier, il n'y a pas de malveillance là-dessous et encore moins de complot.

Pourquoi est-ce qu'il y a des media de droite et de gauche ? En premier lieu parce que les gens qui les ont créé avaient des choses à dire. Mais ensuite, eh bien on pourrait dire que c'est sociologique. Vous voyez un jeune journaliste de droite aller demander du travail dans une rédaction de gauche ? et vice versa ? Moi pas tellement...

Bien sûr, les media ont des défauts. Ils parlent tous de la même chose, par exemple (ce qui s'explique aussi sociologiquement par le fait que les premiers lecteurs de la presse se sont les journalistes – un peu comme des articles tous similaires naissent sur les blogs : parce que l'on s'inspire les uns des autres). Mais il faut arrêter de penser que tout est contrôlé, millimétré, malveillant...

Je crois, et je vais le dire sans tact aucun, que la théorie du complot c'est de la faiblesse intellectuelle. La théorie du complot c'est le premier truc auquel tu penses. La chose facile, qui ne demande pas une grande exigence intellectuelle. Parfois moi aussi j'ai une idée de ce type qui germe dans mon esprit. C'est comme un réflexe. Mais je me flagelle tout de suite parce que je sais que c'est faux. Je suis une paranoïaque, donc je tombe facilement dans ce genre d'idée, et il faut dire qu'elles sont assez tentantes parce qu'elles permettent de tout expliquer ; tout à coup tout s'éclaire, tout paraît simple... Mais nous vivons dans un monde complexe, et je pense que nous devons avoir l'exigence intellectuelle d'admettre que parfois les choses sont complexes, compliquées, qu'il y a des choses que nous ne saurons jamais, parce que ces informations sont dans les mains des gens de pouvoir, et que nous, nous ne pourrons jamais savoir. La théorie du complot c'est la facilité. Je pense que nous devons avoir l'exigence intellectuelle de voir plus loin. Ce qui ne veut pas dire que nous devons arrêter l'esprit critique, bien au contraire ! Mais un esprit critique sain, que la personne en face prendra avec sérieux et voudra écouter.

Il est grave, très grave, de dire ce que ma "formatrice" a dit. Devant des jeunes qui n'étaient pas tous un peu au fait des media (et ce n'est pas un reproche : on ne s'intéresse pas tous aux mêmes choses), qui étaient déjà défiants, ou qui étaient simplement là parce que le jour les arrangeait. Et il est très grave, pour le monsieur qui gérait la formation, d'avoir laissé sa Service Civique dire ça sans la reprendre ou sans, en tout cas, apporter une contradiction. L'éducation aux media est un vrai enjeu, et ce n'était pas à moi de nuancer son propos sur l'objectivité ou sur les faux-experts, ou même lorsqu'ils ont abordé le fait que les media principaux appartiennent à quelques grands patrons. C'était à eux d'apporter un discours nuancé ! Et je trouve ça très grave qu'ils ne l'aient pas fait ! Je trouve ça dangereux !

C'est dangereux que des personnes soient dans l'idée que les media sont malveillants. Parce que la liberté de la presse elle vient certes du haut, du pouvoir, de l'État qui oui ou non protège la presse et est le garant de sa liberté, mais également du bas : des gens qui font confiance aux journalistes et arrêtent de les insulter ou de leurs jeter des cailloux. Il y a des choses à améliorer, mais ce n'est pas en étant dans une radicalité que nous irons quelque part (le quelque part n'étant pas de tous penser la même chose et de boire sans esprit critique ce que disent les journalistes).

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Pierre Andrieu. AFP

Rendez-vous sur Hellocoton !

mercredi 21 mars 2018

Identité

Bonjour !

Je n'ai pas vraiment problématisé mon article, donc je ne sais pas vraiment où tout cela va me mener (enfin, nous mener puisque vous êtes censés lire ;P) mais je vais me lancer quand même !

Depuis quelques temps je pense aux questions autour de l'identité et notamment autour du nom, du prénom, du surnom, du pseudo, du nom de plume : vous avez compris : autour de comment une appellation dit ou non de qui nous sommes. Et deux choses sont venues nourrir cette réflexion. D'abord un article de Marièke (Mécanisme d'histoires) sur le nom d'auteur ; et une discussion autour des prénoms avec des collègues.

Une collègue disait qu'elle pensait que les prénoms que nous portons peuvent influencer notre manière d'être et il me semble que ça ait été scientifiquement prouvé – enfin en tout cas je me souviens avoir entendu parler d'une étude où les chercheurs avaient demandé aux enquêtés de deviner le prénom d'autres personnes à partir de leur photo et que ça avait plutôt réussi. L'explication serait que l'on adapte (dans une certaine mesure) notre comportement/personnalité en fonction de notre prénom. Par exemple une Marie qui serait très gentille, aimante, solidaire, engagée pour aider les autres, etc.

Mon prénom, il me va. Autant comment il sonne que sa signification. D'ailleurs, depuis la remarque d'une amie, j'ai remarqué que j'ai presque exclusivement investi mon identité dans mon prénom. L'année dernière je signais un mail à un prof, elle a jeté un coup d’œil à mon écran et s'est étonnée que je ne signe que de mon prénom, sans mon nom de famille, alors qu'elle, elle signe prénom-nom. Mais pour moi il me paraissait naturel de ne signer que de mon prénom (et je signe toujours mes mails avec mon seul prénom). Alors que, a contrario, une amie de ma sœur déteste son prénom et demande à être appelée par son nom de famille (y compris aux profs). Du coup, je trouve ça intéressant de voir comment on choisit de se présenter en fonction de la personne que l'on croit être et comment on investi (ou pas) les mots qui nous nomment.

Je crois que j'ai "renié" mon nom de famille, que je l'ai écarté de mon identité sans même m'en rendre compte, parce que j'ai un peu peur de plus ressembler à mon père que je ne le voudrais, et comme mon nom de famille est le sien... en tout cas c'est la première explication qui me vient. Pourtant quand je dois décliner mon identité j'ai tendance à dire le nom avant le prénom. En même temps, pour l'identité civile, le nom de famille a une grande importance...

Et puis il y a la question des facettes de l'identité, et de comment on la refonde. Un collègue s'est appelé sur Facebook avec un prénom qu'il adore et qu'il aurait aimé porter. Je crois qu'à un moment il y a eu une espèce de mode sur Facebook aussi qui consistait à n'écrire pour son nom de famille que les consonnes. Ça me fait penser à une espèce de signe d'appartenance, du type : entre amis on écrit son nom selon le même modèle. Un peu comme le surnom : le surnom c'est aussi l'appartenance à un groupe (un club sportif, un groupe d'amis, de collègues...) dont les membres partagent des références communes (l'origine du surnom donné). Et c'est aussi un signe de proximité avec les gens, je pense. Moi par exemple je n'ai jamais eu de surnom. Je n'ai jamais eu d'amis très proches non plus.

Nous changeons d'attitude et de manière d'être en fonction du groupe avec lequel nous sommes (famille, amis, collègues...) (et même de la langue qu'on utilise, d'ailleurs !) et donc nous changeons aussi un peu, possiblement, d'identité – ou en tout cas nous mettons en avant une autre facette de notre identité.

Il y a aussi la question du nom de plume. Dans son article, Marièke dit que l'une des raisons pour lesquelles elle a choisi de ne pas écrire sous pseudo c'est qu'elle ne voulait pas se cacher, qu'elle voulait être parfaitement transparente et ne pas cacher des bouts de sa personnalité, qu'elle voulait se sentir "entière et vraie". C'est assez drôle, comme raison, parce que c'est l'une des raisons pour lesquelles, si je suis publiée un jour, je le serais sous pseudo !

Même si mes personnages principaux ne sont pas mes doubles, ils sont chargés de quelque chose de moi, d'ailleurs tous les personnages portent un peu mes questionnements, et tout le roman, dans son intrigue et dans le sujet qu'il essaye de traiter, porte ces questionnements, interrogations, tentatives de réflexions... (comme tous les auteurs/artistes, nan ?) et ce que je mets de moi dans mes romans je ne le mets finalement que dans mes romans. D'abord parce que j'ai beaucoup de mal à faire confiance aux autres et donc à parler de moi, de l'intime (y compris sur ce blog où finalement, même si je le fais davantage qu'avant, je parle relativement peu de moi), et parce que pour moi le processus d'écriture est un dialogue de moi à moi, sans doute du fait de la dissociation corps-conscient-inconscient que je fais. Je me bats pas mal contre mon inconscient, finalement, et l'écriture est le seul moment où je dialogue avec lui et où je dis que l'on forme une bonne équipe. De ce fait, ce que je dis de moi dans mes romans, ou plutôt ce que je mets de moi, je ne peux pas le mettre ailleurs. Ou difficilement. C'est donc une facette de mon identité très particulière.

Un roman c'est aussi une construction. Et je pense que c'est... logique que je refonde mon identité en la reconstruisant. On pourrait dire que je mens, que je me cache. Mais, en fait, par le nom d'autrice, je montre peut-être davantage que par mon nom civil : puisque je montre la facette de mon identité qui correspond à mon roman. Et donc je ne cache pas : je montre. Un peu comme la Vénus d'Urbin de Titien qui cache son sexe de sa main et fait que l'on ne voit plus que ça. Surtout que mon nom de plume sera une reconstruction prénom-nom faite à partir de mon prénom (encore un signe que j'ai investi seulement dans mon prénom mon identité).

Et puis le nom civil n'est chargé potentiellement de rien. Le nom civil est un nom neutre utilisé par l'administration. L'administration ne reconnaît ni les pseudos ni les surnoms. Alors évidemment, si vous êtes quelqu'un qui tient beaucoup au groupe social famille, à la solidarité familiale, l'aide, et toutes les valeurs autour de la famille, sans doute que vous couper de votre nom va vous embêter, et que votre nom civil sera investi d'autre chose que de la neutralité de l'administration. Mais moi, mon nom civil, c'est celui avec lequel je vais signer mes contrats de travail, celui avec lequel je paye mes factures... c'est un nom neutre, un nom parce que l'État en a besoin d'un pour m'identifier. Mais il ne porte pas mon identité, en réalité, dans le sens où il n'est investi que de peu de mon intimité, finalement.

Et vous ? Quelle est votre relation à votre nom ?

Source photo – bpmm

Rendez-vous sur Hellocoton !

mardi 13 mars 2018

Deux mots sur Bertrand Cantat

Bonjour !

Je suivais l'affaire de loin en loin, juste comme ça, la vue à moitié bouchée par le brouillard. Comme si vous cherchiez à voir les côtes anglaises à partir des falaises de Normandie, vous voyez. J'avais donc compris que certaines personnes n'étaient pas très contentes (c'est un euphémisme) de son retour, compris pourquoi, et même vu une pétition contre un festivalier (en même temps faut dire que la présentation qu'il faisait de Bertrand Cantat, sur certain mots, on pouvait comprendre la levée de boucliers). Mais tout de même, je n'avais pas trop suivi. Puis ce matin j'ai vu qu'il annulait sa participation aux festivals d'été, qu'il avait laissé un message sur Facebook. Je suis allée le lire, et de là, de clic en clic, de recherche en recherche, je me suis assez passionnée pour l'affaire.

Déjà, quand on réalise que Bertrand Cantat revient après #balancetonporc, la polémique prend tout son sens et je trouve ça assez fascinant de voir comment un homicide devient un féminicide (la Justice ne connaît pas ce terme, à ce que j'en sais) ; comment un homme célèbre étant allé en prison devient le symbole de la violence faite aux femmes alors que bien souvent, les coupables de ces violences ne mettent pas les pieds dans les prisons, justement, faute de plainte déposée. Et pour comprendre ce qui tombe sur ce monsieur il faut le lire à l'actualité. Ce qui lui tombe dessus maintenant ne peut tomber que maintenant et ne serait pas tombé il y a quelques mois ou un an. Mais d'abord, avant de détailler un peu tout ça, je voudrais qu'on fasse un point de vocabulaire ensemble. C'est important, un mot.

Avant de lancer l'album de Bertrand Cantat sur mon ordinateur par simple esprit de contradiction-provocation (ça m'amuse beaucoup, je dois dire, ça doit être mon côté diabolique, un peu malsain), j'écoutais une dame intervenir sur le canal vingt-sept. Marie Cervetti, qui est au Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes. Je ne sais plus trop ce qu'elle disait – elle m'a tellement énervée que j'ai oublié – mais je crois qu'elle parlait de la douleur de la famille de Marie Trintignant et, à un moment, elle dit "de cette femme qu'il a assassinée". Alors non. Non. Nous allons nous mettre d'accord tout de suite : Bertrand Cantat n'a assassiné personne. Non. Parce que l'assassinat c'est le meurtre avec préméditation (ou guet-apens). D'ailleurs il n'est pas plus un meurtrier qu'un assassin. Parce que le meurtre qualifie l'intention de donner la mort. Or, il a été condamné pour "coups mortels", ce qui revient je crois à "coups et blessures ayant entraînés la mort sans intention de la donner". Il a tué quelqu'un, mais ce n'était pas un meurtre. Il est un tueur, pas un meurtrier. Vous allez me dire que quand même c'est mesquin et malsain de jouer sur les mots comme ça. Certes, certes. Mais du point de vue de la loi, du droit, des peines, un simple mot change tout ! Donc autant dans la vie de tous les jours on peut confondre les mots tueur et meurtrier, les utiliser l'un pour l'autre et vice versa, autant brandir le mot "assassin", c'est beaucoup trop. C'est de la calomnie. Et c'est condamnable par la loi. Voilà.

Maintenant qu'on est d'accord sur le lexique, je voudrais revenir aux premières choses que j'ai abordées. Un féminicide, ça n'existe pas. La loi, à ce que j'en sais, ne fait pas de distinction de sexe. Si je tue la personne avec laquelle je partage ma vie, peu importe que ça soit un homme, ou une femme : la peine sera la même. Si je tue mon enfant, peu importe que ça soit un ou une enfant : la peine sera celle de l'infanticide. Un régicide reste un régicide, que je tue un roi, ou une reine. Ce qui joue, ce n'est pas le sexe. C'est la préméditation ou non, la volonté ou non. Mais pas le sexe. Aux yeux de la loi, pour ce que j'en sais – après tout je n'ai pas fait des études de Droit –, le féminicide n'existe pas. Pourquoi en parle-t-on ? Après tout en quoi est-ce plus grave de tuer une femme qu'un homme ? Que je tue mon voisin ou ma voisine, quelle différence ? Que je tue mon conjoint ou ma conjointe, quelle différence ? Que je tue mon patron ou ma patronne, quelle différence ? Aucune. Simplement, au lieu de dire que Bertrand Cantat a tué quelqu'un, on dit qu'il a tué une femme. Du coup, le débat se déplace.

Ce n'est plus de savoir si un Homme qui en a tué un autre et a purgé sa peine dans les règles de la justice (comme le rappelle le juge qui lui a accordé la libération conditionnelle) peut reprendre sa vie là où il l'avait laissée (si tant est que ce soit possible) ; ni de savoir si le fait qu'il soit sorti plus tôt fait qu'il doit expier encore, plus, aux yeux du monde et pas derrière des barreaux. Ce n'est même pas la question de séparer l'homme de l'artiste, et, ici, en tout cas dans la manière dont j'axe ma réflexion, la question homme-artiste n'a pas plus d'importance que la question homme-boulanger ou homme-cordonnier. Ce n'est plus la question du "droit à la réinsertion" que demande Cantat lui-même. Ce n'est plus ça parce qu'aux yeux de notre société, de notre période actuelle, il n'a pas tué quelqu'un, il a tué une femme.

Sa malchance, c'est de revenir après #balancetonporc. C'est #balancetonporc qui fait que l'on parle – et on a raison de le faire – davantage des violences faites aux femmes, du sexisme. C'est dans ce contexte plus global des violences faites aux femmes que le fait que Bertrand Cantat n'ait pas tué quelqu'un mais une femme prend toute son importance. On dit "regardez, ce que ça donne, un homme qui bat sa compagne !". Et on sous-entend de manière à peine voilée qu'il a aussi tué son épouse, suicidée.

Si #balancetonporc a pu lancer un mouvement dans la société, pour parler, pour qu'on se rende compte, pour que davantage de femmes aillent dans les commissariats porter plainte, c'est très bien. Mais il ne faudrait pas non plus tout mélanger. Je suis assez mal à l'aise à l'idée que des groupements féministes s'en prennent encore à Bertrand Cantat, et s'indignent qu'il soit sur scène, alors que tuer une femme n'est pas plus grave que tuer un homme. Je suis assez mal à l'aise aussi à l'idée qu'on empêche cet homme de tenter de reprendre sa vie alors que la peine est purgée (d'autant que selon le juge il nourrit un profond sentiment de culpabilité). Alors certes, ça ne ramène pas les morts. Mais comme me disait un collègue : si on ne veut pas qu'il revienne alors autant rétablir la peine de mort, et le problème sera réglé. Toutefois, la peine de mort non plus, ne ramène pas les morts. On ne peut pas à la fois sortir un homme de prison et à la fois l'empêcher de vouloir reprendre une vie, vouloir le tuer socialement.

Ce n'est pas la question de l'homme et de l'artiste. Ça peut être, si vous voulez, la question des média, de certains d'entre eux du moins, qui font sa promo comme si de rien. C'est ça qu'il faut interroger. En étant une personne célèbre a-t-il le droit à l'oubli ? Mérite-t-il une peine sociétale en plus d'une peine judiciaire ? La question doit être juridico-morale, et pas sur l'actualité, pas sur "oh mon Dieu, il a tué une femme". Il n'a pas tué une femme : il a tué quelqu'un. Point final. La question doit être d'ordre général, sur les auteurs de crimes, leur réhabilitation.

Le fait qu'il soit un artiste l'expose à une certaine célébrité, à plus d'espace dans les média qu'une personne lambda. La question, ce n'est pas de savoir si on réhabilite l'homme ou l'artiste. La question, c'est de savoir ce que l'on veut montrer de notre justice, de notre société. Veut-on montrer qu'une peine dans une prison n'est pas suffisante et qu'il faut plus, qu'il faut expier jusqu'à notre dernier souffle de vie, qu'il faut se sacrifier, offrir son existence en pardon ? Ou veut-on montrer que quelqu'un qui a tué sans intention de donner la mort peut, après une peine de prison, revenir dans la société ? Oh !... pas comme avant, bien sûr, ce n'est pas possible !... Ce n'est pas possible du point de vue de la société, parce qu'un homicide involontaire, même si ce n'est pas un meurtre, c'est grave ; ni du point de vue du coupable, car tuer, car la prison, ça change un homme.

La question, ce n'est pas le sexe de la personne qu'il a tuée. La question, ce n'est pas qui de l'homme ou de l'artiste a été condamné. La question, c'est la Justice de la France. Et dois-je vous rappeler que des criminels se réinsèrent dans la société tous les jours au nom du droit à l'oubli ? C'est le juge lui-même qui le dit ! Alors quoi ? Bertrand Cantat, sous prétexte qu'il est célèbre, n'aurait pas ce droit ?... Ah ? Où est passé notre idéal selon lequel "tous les Hommes naissent libres et égaux en droit" ?

Plutôt que de s'acharner sur un homme qui a purgé sa peine, pourquoi ne pas tourner notre regard vers les centaines de femmes qui, cloîtrées chez elles, sans oser rien en dire, reçoivent tous les jours des coups par volées ? Plutôt que de s'intéresser à une femme déjà morte (et je mesure la violence que peut avoir ma phrase), pourquoi ne pas s'intéresser aux femmes qui mourront ce soir, demain, dans la semaine, dans le mois, dans l'année ? Et tenter de les sauver ? Même de n'en sauver qu'une ?

Les associations qui gèrent les appels des femmes victimes de violences ferment parfois leur standards tant elles reçoivent de demandes d'aides. C'est vers cette direction qu'il nous faut tourner notre regard ! Au nom du féminisme que certaines prétendent défendre en s'en prenant à un homme qui a fait son comptant de prison. Il est sorti plus tôt ? et alors ? C'est la loi. Il en avait le droit. Il n'a ni eu un traitement de faveur, ni eu un traitement de défaveur. C'était la loi. Que ceux à qui ça ne plaît pas demandent à ce qu'on la révise !

Bertrand Cantat n'est pas un assassin. Et il n'a pas tué une femme : il a tué quelqu'un. Et il a payé pour ça. Au nom de l'égalité des droits il peut reprendre une vie sans qu'on l'emmerde. Ça n'excuse pas ce qu'il a fait, ça ne le pardonne pas non plus.

Qu'en pensez-vous ? Quel est votre avis sur la question ?

Source photo – Kmeron

Rendez-vous sur Hellocoton !

vendredi 9 mars 2018

Faire une fois par jour quelque chose qui nous fait peur

Bonjour !

Quand je suis allée au boulot ce matin, c'est ce qu'une des personnes avec qui je travaille m'a dit : il a lu un jour une phrase qui disait que nous devons faire une fois par jour quelque chose qui nous fait peur. Moi, ce qui me fait peur, c'est d'écrire cet article. Parce que c'est un article déprime, vous voyez. Pas que j'ai peur de vous enquiquiner – si vous n'êtes pas contents vous n'avez qu'à vous carapater loin d'ici – mais écrire signifie aussi parler avec moi-même, prendre conscience, accepter, et ça, ça m'emmerde. Alors que dans le fond il n'y a rien de bien grave. Aucune vraie raison de déprimer, aucune vraie raison pour que ça n'aille pas. Mais voilà, ça ne va pas trop. Ça fait plusieurs semaines que je voudrais écrire cet article, et que je n'y parviens pas. Alors je vais faire la chose qui me fait peur du jour et je vais l'écrire, le publier, et voir ce qu'il se passe.

En fait, même si je n'ai aucune vraie raison pour que ça n'aille pas trop, je ne peux pas vraiment me mentir... il y a des signes, des trucs qui se dérèglent. Par exemple, je perds des trucs. Or, je perds rarement vraiment des trucs. Bien sûr il m'arrive de chercher la télécommande dans le salon quand elle est dans la cuisine, mon téléphone dans mon sac quand je l'en ai sorti, ce genre de choses, mais vraiment perdre quelque chose, ça ne m'arrive jamais. Mais ces derniers mois j'ai perdu un bonnet dans un bus, un bracelet en enlevant ma veste (retrouvé depuis), la bague de ma grand-mère (irrémédiablement perdue, sans doute sans la rue) ; je fais aussi tomber des trucs. J'ai un téléphone portable depuis que j'ai quatorze ans, je crois : jamais il n'avait eu de rayure. Pas la moindre. Et voilà qu'il subit une rayure, puis que je le fais tomber dans la rue. Ce matin encore j'ai fait tomber ma bouteille en verre sur le carrelage tandis que j'essayais de la mettre dans une poche de mon sac. J'ai déjà fait tomber de la vaisselle dans ma vie, évidemment, mais ça ajouté au reste... j'ai l'impression d'oublier de faire des choses, aussi, d'être un peu à l'Ouest. Tout se délite. Et pendant la journée, sans m'en rendre compte, je serre la mâchoire et ma langue pousse contre mes dents, les déplaces. Je le sais parce que j'ai un appareil à mettre la nuit, donc je sens que ça serre. Et je ne sais pas d'où ça vient, tout ça, ou plutôt... je sais que ça ne vient pas de l'extérieur.

Ça vient de moi, en fait. Plus je sens que ça se délite et plus j'essaye de reprendre les choses en mains en me contrôlant, en me disant "ça, je t'interdis, fallait y penser avant" (je me parle vraiment comme ça dans ma tête, un psy passerait du bon temps avec moi xD), ou "il faut que..." ou "je dois...". Et bien sûr plus j'essaye de me contrôler plus ça se délite, parce que mon surmoi, le petit bonhomme qui gère la justice dans mon tribunal intérieur, essaye de prendre un contrôle qui ne lui appartient tout simplement pas, et maltraite l'accusé au lieu de lui filer un coup de main (c'est quand même ballot c't'affaire). C'est un peu un cercle vicieux. Et, évidemment, quand je dépasse la ligne fixée par moi-même ça ne va pas du tout, je culpabilise, je me dis "t'es vraiment trop bête" et je me dis "je t'autoriserai à faire ça quand tu arrêteras de faire tel truc". C'est un peu malsain tout ça, nous sommes bien d'accord. C'est un peu comme si je m'enfermais toute seule dans une prison dans moi-même. Du coup je me dis que ça ira mieux plus tard, dans quelques mois ou l'année prochaine, je m'invente un futur, un monde imaginaire, fictif, qui n'a pas la moindre chance d'arriver, mais un univers que je contrôle... jusqu'au moment où le temps de ce futur va arriver et que, bien sûr, rien ne se passera comme prévu malgré les nombreux scenarii. Quand le plus simple serait de me concentrer sur maintenant, sur moi-même, et sur les ordres en "il faut que" que je me dis à moi-même.

C'est tout.

Source photo – pougnol

Rendez-vous sur Hellocoton !

vendredi 16 février 2018

La pétition qui plaidait la censure

Bonjour !

Je suis très remontée ! Un jour j'ai signé une pétition sur Change.org, du coup je reçois régulièrement des mails de nouvelles pétitions. Et celle que j'ai reçu aujourd'hui me révolte. Cette pétition demande à ce que les Victoires de la musique d'Orelsan lui soient retirées. Le problème ce n'est pas ça. Le problème c'est une phrase à la fin de l'argumentaire.

"[...] cet individu qui devrait être tout simplement censuré."

On peut ne pas aimer Orelsan. On peut ne pas accepter l'argumentaire selon lequel ses chansons sont de la fiction et ne disent pas ce qu'il pense réellement. On peut même, à la rigueur, rester figé sur de vieilles chansons et demander l'annulation de récompenses données pour un album dans lequel lesdites chansons ne sont même pas. On peut ne pas aimer le rap. Ou préférer les rappeurs plus poétiques. On peut ne pas aimer Orelsan. Mais on ne peut pas parler de censure.

Nous sommes en France : on ne censure pas. La loi encadre la liberté d'expression, empêche la diffamation, le négationnisme, le racisme, l'appel à la haine, l'incitation au crime, l'apologie du terrorisme et de crimes de guerre. En gros ça s'arrête là. En France, on ne censure pas. On ne peut pas censurer Orelsan, même si on ne l'aime pas, à partir du moment où il n'a pas enfreint la loi.

À partir du moment où l'on propose la censure la discussion est close. À partir du moment où l'on parle de censure la porte est ouverte à toutes les fenêtres. D'autant lorsque l'on parle d'un artiste. On peut ne pas être d'accord avec l'appellation d'artiste, il n'en demeure pas moins qu'Orelsan a ce titre de par l'activité qui le fait vivre.

Si on commence à censurer un rappeur, qui sera le prochain ? Ou la prochaine ? Chilla ? parce que dans Si j'étais un homme elle dit "si je te mets une laisse, seras-tu ma chienne ?" alors que l'on comprend qu'elle dénonce en fait les choses ? Jérémy Ferrari parce que, à la lecture de ses sketchs, on pourrait s'étouffer deux ou trois fois et peu importe l'interprétation scénique ? peu importe que l'on comprenne qu'il ne se moque pas des Noirs mais du racisme ? qu'il ne se moque pas de son public mais rit avec lui ? Qui sera le prochain ? Si l'on commence à censurer quand et où va-t-on s'arrêter ?

Vous allez me dire "et Dieudonné ?". Mais Dieudonné a enfreint la loi. Elle est ici la limite. C'est la seule et unique limite : la loi. Si on en met une autre où la met-on ? Quand est-ce que ça s'arrête ?

On peut débattre des heures sur Orelsan, tourner en boucle s'il le faut, on peut s'engueuler, se jeter des noms d'oiseaux, mais on ne peut pas parler de censure. On peut débattre des heures sur Orelsan, mais la discussion s'arrête quand on parle de censure.

Qu'en pensez-vous ? Que pensez-vous de la censure ? (oui bon, question naïve et mignonne xD)

Source photo – Lionel Rieder 

Rendez-vous sur Hellocoton !

mardi 13 février 2018

J'ai testé pour vous : une marche exploratoire

Bonjour !

J'aurais voulu trouver un titre un peu plus original mais je n'avais rien sous le coude, il va falloir faire avec... ! Hier, comme je vous l'annonçais sur Hellocoton, j'ai participé à une marche exploratoire dans les rues de ma ville (je ne serai pas plus précise sur ladite ville) et je me disais que c'était une bonne occasion pour écrire un article. Un article qui sera sans doute tellement long que je vais même y mettre des sous-titres pour que tout soit clair (y compris pour moi !) !

Qu'est-ce qu'une marche exploratoire ?


Déjà, pour commencer par le début et pour celles et ceux qui comme moi avant de me retrouver dedans ne savent pas trop ce que c'est, une marche exploratoire c'est un outil pour mieux comprendre le rapport des femmes à la ville, leur vécu, leur utilisation de la ville, le tout partant du constat que les femmes traversent la ville mais ne s'y arrêtent pas alors que ce sont elles qui font la plupart des trajets. On réunit donc des femmes habitantes d'une partie localisée de la ville et on leur fait tracer sur une carte leurs itinéraires et marquer les endroits où elles se sentent bien et ceux où elles se sentent moins bien.

Puis on crée une marche qui va passer dans le plus possible de ces endroits. De jour et de nuit. Pendant la marche les femmes prennent des notes, se posent des questions, s'écoutent, et notent ce qu'il faudrait pour améliorer les choses aux endroits repérés où elles s'arrêtent (un ralentisseur devant l'école, plus d'éclairage, etc.). Les marches se font en partenariat avec les décideurs qui statueront à la fin pour savoir ce qu'il est possible de faire et ce qu'il n'est pas possible de faire, quand on pourra le faire, etc. Le but est de permettre aux femmes de se sentir mieux dans la ville, et d'avoir leur avis sur la ville et l'urbanisme étant donné que, dans les groupes mixtes, les hommes prennent la parole et les femmes se taisent.

Comment j'ai atterri là ?


Ce n'est pas que je ne me sente pas bien dans ma ville, ou que j'appréhende de parler devant des hommes, que je ne suis pas à l'aise (si je vous disais le contraire vous ne me croiriez sans doute pas d'ailleurs xD)... En fait, je travaille pour une radio, et nous nous sommes demandé comment nous allions pouvoir traiter le sujet, si c'était une bonne idée de le faire, etc. Et puis, parallèlement, on voulait traiter les questions d'accessibilités/mobilités dans la ville et les marches exploratoires pouvaient être un pan de ce grand thème. C'est comme ça que moi, habitante du quartier incriminé, je me suis retrouvée à prendre les marches en cours de route, sans être totalement acquise à la cause, sans être non plus tout à fait contre même si j'avais entendu des critiques sur ces marches. J'y allais en attendant de voir, sans trop savoir où je mettais les pieds (mais en sachant pourquoi, ce qui constitue déjà un bon début :P).

Qu'est-ce que j'en ai pensé ?


Une marche toute en paradoxe


C'est là que le bât blesse. Sur le principe de donner la parole aux femmes, de libérer leur parole, de leur permettre de dire ce qu'elles pensent de la ville, de l'urbanisme, etc., de pouvoir s'approprier la ville et d'aller où elles veulent quand elles le veulent sans utiliser de stratégie d'évitement comme ne pas aller chercher sa voiture au parking en pleine nuit alors qu'on en a besoin, je n'ai rien à redire. Le premier problème c'est que cette marche ne m'a pas été présentée que comme ça (au contraire de la vidéo sur les Lombardines de Rouen que l'on m'a fait regarder). On a aussi mis en avant le fait que les femmes, au contraire des hommes, pensent à tout le monde alors que les hommes ne pensent qu'à eux (le trottoir cabossé on s'en fout tant qu'on a le terrain de foot). Or, cet argument me laisse un peu perplexe parce que ça renvoie encore les femmes à leur rôle de genre : le soin des autres, de la famille, etc. Du coup ça entre, à mon sens, en contradiction avec le premier argument... donc j'attends de voir comment ces marches seront présentées pendant la conférence de presse prochaine, pour vérifier l'emprise du paradoxe sur les marches.

Ces marches, c'est le moment de pointer tout ce qui ne va pas dans l'urbanisme : des trottoirs cabossés, étroits, dangereux, des encombrants qui s'entassent autour des poubelles, le manque de verdure, les travaux qui durent depuis des plombes, les façades des maisons toutes déconfites, les numéros de rue qu'on ne voit plus, la cohabitation difficile piétons/voitures, etc., etc., etc., qui sont des choses qui vont servir à tout le monde et c'est très bien si on fait les travaux là où il en faut. Mais à la question "comment ça se passe pour les femmes ?" (et qui donc raccroche à la question particulière du rapport des femmes à la ville, à la sécurité, etc.) on n'a jamais vraiment répondu : il n'y a pas de spécificité des femmes. On retrouve alors le paradoxe de la présentation de ces marches.

Une question de genre et de regard


Du coup, je suis assez sceptique. Les femmes ne sont pas plus sensibles que les hommes ; elles ont juste une expérience de la ville différente. Ce n'est peut-être pas qu'elles pensent plus aux autres ; c'est que leur expérience de la ville se croise avec d'autres. C'est l'exemple de la poussette. La poussette a des roues, sur les trottoirs cabossés c'est galère ; elles remarquent donc peut-être plus les trottoirs en mauvais état que les hommes qui, eux, ont moins souvent à aller chercher les enfants à l'école. Or, qui d'autre peut rencontrer des problèmes à cause de roues ? Les personnes en situation de handicap qui se déplacent en fauteuil roulant. Ce n'est donc peut-être pas que les femmes pensent plus aux autres que les hommes, c'est qu'elles font des parallèles entre leur expérience de la ville et celle des autres. Une femme qui fait le trajet à poussette tous les jours peut peut-être plus facilement se dire "et t'imagines pour quelqu'un en fauteuil ?!" qu'une personne qui ne fait pas ce trajet.

Ceci dit ce n'est pas qu'une question de répartition des taches et de rôles de genres. C'est une question de regard. Un homme qui est sensibilisé aux questions sur le handicap par exemple, ou la vieillesse, parce que c'est son métier ou que la problématique touche quelqu'un de sa famille, parce qu'il a été frappé par une campagne de sensibilisation, remarquera lui aussi les trottoirs cabossés, même s'il ne va pas chercher ses enfants en poussette à l'école. Et moi, qui suis une femme, je ne suis pas sensible à la question parce que femme ; je suis sensible à la question depuis une campagne où l'on voyait une devanture de boulangerie avec des marches et où la question était de savoir comment le fauteuil allait accéder. Le regard, la sensibilité aux autres expériences de la ville, ce n'est pas inné, c'est acquis, et ce n'est pas que le genre.

Peut-être qu'avec ces marches on peut entrer dans un cercle vertueux et permettre d'ouvrir le regard, mais seulement si la pédagogie autour est bien faite et que ce n'est pas détourné ou moqué comme un "truc de bonnes femmes".

Un groupe peu diversifié


J'ajouterais que, en plus, j'ai trouvé, comparé aux Lombardines de Rouen (vidéo postée sur Youtube par la ville de Rouen), que le groupe était peu diversifié que ce soit en âge (à vue de nez presque toutes ont plus de cinquante ans) ou en origine ethnique (que des Blanches). Je dois nuancer en disant que je ne connais pas la sociologie de cette partie de la ville (peut-être que c'était en fait représentatif) et que je n'ai pas rencontré toutes les participantes. Cependant ce problème est réel et vient peut-être de la manière dont les femmes ont été recrutées. En fait il n'y a presque pas eu de publicité autour du projet, car les organisateurs qui sont rattachés à la mairie avaient déjà entendu les propos de beaucoup de femmes qu'ils ont donc contactées par ce biais-là.

Je pense qu'il y a ici un problème, car une femme noire (ou d'une autre origine ethnique, on s'entend) n'a pas forcément la même approche de la ville, ou les mêmes rues qu'elle évite. Les poussettes et les trottoirs cabossés c'est pour tout le monde mais si, dans une rue, elle se fait insulter par des propos racistes chaque fois qu'elle passe, elle ne la prendra plus. Peut-être que je chipote, mais je trouve ça quand même dommage. D'autant que des femmes noires il doit y en avoir, dans ce quartier, puisqu'une dame m'a dit en parlant de ma rue (je ne me souviens plus exactement et j'ai peut-être mal compris mais c'est l'idée) : "mais ça craint un peu dans ce coin, il y a beaucoup de Noirs, non ?". Ahem. C'est donc que des femmes noires et du racisme il y en a et donc sans doute aussi des femmes noires confrontées au racisme. De même que la ville des jeunes n'est pas la ville des personnes âgées ; j'avais abordé le sujet dans l'article sur la tribune de Catherine Deneuve.

Quels changements ?


Je ne peux pas parler de résultats comme la dernière marche n'a pas été faite et encore moins la marche finale en présence des décideurs. Donc il ne peut pas y avoir déjà des résultats concrets, c'est pour cela que je parle de changements. Dans la vidéo des marcheuses de Rouen l'une des femmes dit qu'elle redécouvre un peu son quartier, que des fois elle a peur pour rien finalement, et qu'elle découvre aussi le plaisir de se balader. C'est de ce genre de changements que je parle, d'un changement d'état d'esprit. Je n'ai pas vraiment parlé avec les femmes de mon groupe, donc je ne peux que partir de propos rapportés.

L'un des organisateur des marches m'a dit que certaines femmes avaient changé leurs itinéraires pour passer dans les rues des autres femmes (donc dans des rues où elles savent à quelles portes frapper pour avoir de l'aide). Pour moi, ça, c'est une stratégie d'évitement, un moyen de se rassurer, et pas une réappropriation de la ville. Peut-être qu'elles attendent les nouvelles installations mais... je ne suis pas sûre. Dans la vidéo de Rouen par exemple il y a une espèce d'espace avec des arbres mais peu de lumière et pas de bancs. Des femmes disent qu'elles ne passent pas par-là la nuit parce qu'elles ont peur, et de jour parce qu'il n'y a personne. Le problème c'est donc qu'il n'y a pas d'installations qui fassent vivant (comme des bancs) et sécurisant. La lumière ça ne suffit pas non plus (sinon elles iraient de jour). Du coup je me demande s'il suffit de mettre des lampadaires pour rassurer les personnes... surtout si elles développent de nouvelles stratégies d'évitement au sein même du groupe.

Ma première marche


Mon honnêteté intellectuelle m'oblige à nuancer tous mes propos en disant que c'était ma première marche, que j'ai pris les choses en cours de route, que je n'ai pas fait les marches nocturnes ni même inscrit mes trajets sur les cartes. Je n'ai pas pu vraiment parler à ces femmes et donc tenter d'en savoir plus sur pourquoi elles sont là, ce qu'elles en retirent, leurs stratégies d'évitement, s'il y a des rues que maintenant elles prennent alors qu'elles ne le faisaient pas avant... Cependant j'ai quand même l'impression que, en tout cas dans la manière dont ça a été présenté, la marche des Lombardines était mieux réussie (ceci dit la vidéo est publiée par la ville, qui a tout intérêt à dire que tout s'est bien passé, évidemment) que celle de ma ville. Peut-être que mon avis changera à la suite de ma seconde marche mais j'en doute un peu à vrai dire, peut-être parce que je ne fais pas partie des femmes qui n'osent pas parler en présence des hommes...

Mon sentiment de la ville a-t-il changé ?


Ces marches s'inscrivent dans un moment où je relativise beaucoup le sentiment de peur (le mien et la peur d'une manière générale) et l'une des choses qu'à dite l'organisateur qui m'a parlé me conforte plutôt dans le sens de la relativisation à vrai dire. Il m'a dit que, en gros, à certains endroits, avant de se connaître certaines femmes n'avaient pas du tout peur, et maintenant qu'elles ont entendu les histoires des autres elles ne passent plus par-là (ça va aussi un peu avec ce que je disais plus haut : au lieu de s'approprier la ville, il y a de nouvelles manœuvres d'évitement). Ça veut dire que la peur est interne, totalement subjective, et ne dépend pas que des facteurs extérieurs.

Si j'étais encerclée par des lions affamés j'aurais peut-être raison d'avoir peur, parce qu'un lion c'est plus grand que moi, plus fort, ça a des crocs, je ne cours pas vite et je ne pourrais pas me défendre. Ce serait une peur assez rationnelle. Mais avoir peur d'un mec qui fume une clope en bas d'un escalier l'hiver à 21h et choisir de changer de chemin c'est irrationnel. Il attend quelqu'un, ou il promène son chien. Rien ne me prouve qu'il va me faire une remarque, m'embêter, me suivre, insister, voire me blesser. Rien ne me prouve non plus que, sur l'itinéraire bis, il n'y aura pas quelqu'un de malintentionné. Donc on ne s'en sort plus. En fait, dans ces cas-là, on n'a pas peur d'une situation dangereuse, on a peur qu'il puisse éventuellement arriver quelque chose. C'est le monstre sous le lit qui pourrait te dévorer pendant ton sommeil ; ou l'araignée qui pourrait remonter le long du mur et venir sur ton oreiller. C'est irrationnel.

Vous savez, il y a quelques jours, il m'est arrivé un truc. Un truc anodin et stupide, mais qui est en fait le fondement de mon relativisme actuel sur la peur et le danger dans une rue. Je marchais, un peu perdue dans mes pensées, quand une silhouette s'est approchée de moi. Un jeune homme. Pendant une fraction de seconde j'ai appréhendé, j'ai eu même peur je pourrais dire, et je me suis dit "oh putain un mec me parle, qu'est-ce qu'il me veut encore ?!". Comme si j'allais forcément recevoir un "salut" ou un de ces compliments jetés à la volée, ou, pire, être agressée. Vous savez ce qu'il me voulait, ce monsieur ? Il voulait savoir où était le dentiste. Voilà. J'ai eu peur de ça ; d'un homme qui voulait savoir où était le dentiste. On en est là. J'aurais été aussi surprise si ça avait été une femme puisque j'étais pépère en train de réfléchir et que quelqu'un m'aborde quand je m'y attends le moins, mais je n'aurais pas eu peur. C'est ce qui m'a amené à me dire qu'en fait on a peur pour rien. Qu'en fait à entendre parler d'agressions et de harcèlement depuis des mois on craint quelque chose qui n'est pas si fréquent, on lui donne plus d'importance qu'il n'en a, on le surévalue, on devient paranoïaques.

Alors attention, je ne dis pas que des mecs qui vous abordent et vous saoulent ça n'existe pas ; ça m'est arrivé aussi, donc je sais que ça existe. Soit des réflexions lourdes mais qui ne sont pas des agressions (des compliments jetés en passant, des sifflets admiratifs, des bonjours...), soit des choses qui en sont ("madame vous avez de la chance qu'on vous laisse passer !", ou des regards équivoques qui vous font sentir mal à l'aise). Je ne dis pas que ça n'existe pas : ça m'est arrivé, donc je ne peux pas nier que ça existe. Mais je dis que, en fait... on est presque prête à considérer que tous les hommes que l'on va croiser vont se comporter comme ça, d'une part ; et d'autre part on appréhende une situation avant même qu'elle se produise en repérant les silhouettes masculines à deux-cents ou trois-cents mètres, en se disant "à tous les coups, celui-là...". Et ça, ça craint. Et ça, ce n'est plus rationnel.

En fait, voir tout ce qu'il s'est passé sur les réseaux sociaux, parler, etc. ça crée de la peur dans la mesure où on se dit "ah oui, dans cette rue il est arrivé un truc à Unetelle donc je dois pas la prendre". C'était cette rue mais ça aurait pu en être une autre... Et on a dans la tête beaucoup d'histoires qui font du coup remonter le taux réel d'agressions. Je suis dans ma ville depuis Octobre, soit quatre mois et demi, et ça ne m'est arrivé que deux fois ! Dont un épisode, le dernier, que je ne considère pas comme une agression.

Donc je relativise beaucoup le sentiment de peur, d'appréhension face à l'agression, parce qu'au final on a peur qu'une situation puisse peut-être se produire et pas quand elle est effectivement là. Je ne sais pas si je suis claire...

Qu'est-ce que j'attends des marches exploratoires ?


Pas grand-chose. Je ne suis pas convaincue que plus de bancs et de fleurs, plus de lumières, permettent vraiment aux femmes de s'arrêter dans des lieux et de se les approprier. Les femmes traversent la ville mais ne s'y arrêtent pas, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas assez de bancs : ça veut dire que soit elles ont peur soit elles n'ont pas le temps. Mettre des fleurs ça ajoute un peu de vie dans une rue, effectivement, alors elle apparaît moins comme une rue abandonnée où on ne recevra pas d'aide s'il nous arrive quelque chose. Il n'en demeure pas moins que si sous un porche un jeune en sweat et jogging a rabattu sa capuche sur sa tête (pour caricaturer) et fume et discute avec ses potes, des fleurs, de la lumière, et une jolie façade ne seront pas suffisantes pour convaincre une femme un peu sur ses gardes de changer de route.

Les femmes font la plupart des trajets en ville ; ça veut dire quoi ? Que ce sont elles qui vont chercher les enfants à l'école, faire les courses, amènent le chien chez le vétérinaire et les enfants chez le médecin, etc. Quand on va travailler, quand on revient d'une journée de boulot avec un enfant dans chaque bras, je pense que l'on n'a pas le temps de s'arrêter, ou que l'on veut juste se poser chez soi avec un café et pas sur un banc où il va falloir surveiller les gosses pour les empêcher de traverser tout seuls... Peut-être que mon analyse traduit ma méconnaissance du but des marches exploratoires, mais si les femmes ne s'arrêtent pas en ville c'est aussi parce qu'elles n'ont pas le temps et pas seulement parce qu'elles ne s'y sentent pas bien. Et elles n'ont pas le temps à cause de la répartition des tâches dans une famille (du moins en partie), je pense. Et moi je ne prends pas le temps d'aller me poser sur un banc avec un bouquin parce que je fais d'autres choix (mais j'ai repéré des endroits sympas pour le printemps).

Et, du point de vue de l'autre côté, ce n'est pas parce qu'il y aura des fleurs que les mecs qui ne respectent pas les femmes arrêteront de les insulter, de les menacer, de les suivre... au final ce que j'essaye de dire c'est que c'est plus un problème entre citoyens qu'un problème d'infrastructures, même si une personne plus en confiance est sans doute une personne qui apparaît moins vulnérable et donc une cible moins tentante.

Si ces marches exploratoires aboutissent à quelque chose ça sera à une ville plus jolie, mais pas forcément une ville où les femmes oseront marcher, prendre la place, surtout si on les présente comme plus sensibles et trouvant des solutions qui arrangent tout le monde... Si au printemps je veux m'asseoir sur un banc pour lire un bouquin j'en choisirais un où il n'y a personne (c'est aussi parce que quand on veut lire un bouquin on veut être tranquille) et pas un où un groupe de mecs boivent des bières et parlent fort... j'écris un peu à chaud, un peu sans savoir quoi penser, et un peu pour m'aider à faire le tri dans mes ressentis, mais c'est un peu mon sentiment et peut-être qu'il se rééquilibrera après la conférence de presse, mais peut-être pas...

Conclusion


Vouloir avoir l'avis des femmes sur la ville est une super idée, vouloir qu'elles s'approprient la ville et fassent autre chose que la traverser est une super idée, vouloir libérer la parole des femmes est une super idée, et vouloir qu'elles se sentent plus en sécurité est une super idée. Dans le groupe des marcheuses il y a des femmes qui se sont faites agresser, il y a des femmes qui ont peur. Mais voilà, j'ai l'impression que l'on superpose deux problématiques : l'appropriation de la ville par les femmes et le sentiment d'insécurité. Et je pense que ce sont deux problématiques qui, si elles peuvent sur certains points se superposer comme des tuiles sur un toit, ne sont pas tout à fait identiques et méritent des traitements différents.

Et quand on parle aussi de sensibiliser les gendarmes et les policiers à plus prendre en compte la parole des femmes, à arrêter de demander comment elles étaient habillées, c'est bien mais en fait on n'est déjà presque plus dans la question de la ville : on a déjà un pied sinon les deux dans la question de la représentation de ce qu'est une agression et de ce qu'est un viol. C'est un vrai sujet, mais on n'est déjà presque plus dans l'expérience de la ville par les femmes, on s'en éloigne, en tout cas, pour entrer dans celles des représentations. Évidemment ça concerne la ville dans la mesure où on peut se faire interpeller dans la ville, insulter dans la ville, mais les policiers, eux, ne sont pas dans la ville : ils sont dans le commissariat donc là il s'agit plus des représentations que les policiers se font de l'expérience de la ville par les femmes : on n'est donc déjà plus tout à fait dans le sujet, ou en tout cas on y entre de manière indirecte. Et en fait c'est ça mon impression : qu'on a voulu superposer comme identiques deux problématiques qui peuvent s'entrecroiser mais qui sont différentes.

Qu'en pensez-vous ? Avez-vous déjà participé à des marches exploratoires ? Le souhaiteriez-vous ?

Source photo – David Cloux
Source photo – Cristina Barroca

Rendez-vous sur Hellocoton !

samedi 3 février 2018

Mémoires et symboles

Bonjour !

Hier je cherchais juste la date de début des Jeux Olympiques d'hiver quand je tombe sur une polémique (encore une...) autour des pulls de l'équipe de ski norvégienne. On peut y voir des runes originaires de la mythologie norvégienne et scandinave, représentant Yggdrasil, l'arbre de vie reliant les neuf mondes, et Tyr, dieu de la guerre juste, symbolisant la bataille et la victoire. Le hic c'est que ces symboles sont aussi liés aux nazis. Les néo-nazi ont repris la rune de l'Yggdrasil pour symboliser la vie, et Hitler avait repris celle de la victoire. D'où la polémique. Autant je comprends, étant donné l'importance de Hitler dans notre Histoire, que l'on soit un peu sensible et que l'on s'exclame... autant je ne comprends pas que l'on ne développe pas une vraie réflexion autour de ce dont on veut se souvenir, et de ce que l'on fait de l'héritage nazi.

Cette polémique pose deux questions : la première celle de savoir jusqu'où on va ; la deuxième celle de savoir ce que l'on fait des symboles d'autres cultures qui ont été abîmés par Hitler (comme la svastika).

Jusqu'où on va ? Comme le faisait remarquer un commentateur d'un article, avec un exemple délicieusement extrême comme je les aime :  que fait-on de l'allemand ? L'Allemagne nazie parlait allemand. Hitler parlait allemand. Que fait-on de l'allemand ? On interdit de l'apprendre dans nos écoles parce que c'était une langue employée par Hitler ? On interdit aux Allemands de la parler ? Soyons sérieux... Se pose donc la question de savoir jusqu'où l'on va, où est-ce que l'on pose la limite des choses prises par les nazis que l'on accepte ou pas. Les marques qui ont construit leurs uniformes ? Les marques de leurs voitures ? Jusqu'où l'on va dans la damnatio memoriae (car en un sens il s'agit bien de ça) ?

Surtout, ça pose la question de ce que l'on fait des cultures abîmées. La svastika est connue pour être symbole de bien-être dans l'hindouisme, mais elle a aussi été utilisée par des Grecs de l'Antiquité et un peu partout dans le monde. Ces runes incriminées font partie d'une mythologie bien plus ancienne que le XXème siècle. Les nazis ont volé ces signes (et sans doute d'autres). Si l'on refuse de les utiliser encore alors on les leur laisse. Moi ça me pose un problème. Si on leur laisse ces signes alors on ne répare pas les cultures attaquées par les nazis, on ne les restaure pas dans la mémoire. La svastika devient le symbole des nazis et pas le symbole d'un vol et d'une défiguration perpétré par Hitler qui a déformé un signe pour en changer le sens et la portée. Les nazis, puis les néo-nazis, se sont appropriés ces symboles. Nous, nous n'avons pas le droit de nous les réapproprier et de tenter de les remettre dans leur bon contexte ? De les sauver des mauvaises images auxquelles on les associe ? La mythologie scandinave est-elle si peu puissante, de si peu d'importance, qu'il suffit d'une poignée d'imbéciles pour la piller et la mutiler (car si l'on ne peut plus utiliser certains de ses symboles pour lui faire référence alors elle a été mutilée desdits symboles) ?

L'équipe norvégienne a déclaré qu'elle n'allait pas porter ces pulls. C'est bien dommage. Car, vous voyez, moi par exemple, avant cette histoire je ne savais pas que ces runes avaient été reprises par les nazis puis les néo-nazis de Scandinavie. Alors, avec l'aide du sport, des athlètes les arborant, elles auraient été employées avec justesse : bataille et victoire pour une compétition sportive ça ne me paraît pas hors de sens, surtout considérant toutes les valeurs du sport : respect des règles et de l'adversaire, travail d'équipe, dépassement de soi... Si ces skieurs acceptaient de porter ces runes ils ne seraient pas dégradés eux par l'idéologie nazie : ils porteraient ces symboles dans un bon contexte et ce aux yeux du monde entier et pas seulement en Scandinavie (personnellement, les drapeaux des néo-nazis scandinaves, je ne les ai jamais vus ! par contre, des compétitions sportives internationales, ça, j'en vois !).

Si on est dans une guerre des symboles alors autant ne pas laisser aux néo-nazis l'emploi de ceux-là. Autant ne pas les laisser gagner sur le plan culturel. Autant ne pas leur permettre d'utiliser pour leur idéologie extrêmement contestable une mythologie bien plus ancienne et sans aucun doute plus noble. S'il s'agit d'une guerre des images, d'une guerre culturelle, autant la gagner. Et autant essayer de réparer les cultures égratignées par une poignée (à l'échelle de l'Histoire de la Terre c'est une poignée) d'hommes et de femmes stupides.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Dale of Norway

Rendez-vous sur Hellocoton !

dimanche 14 janvier 2018

La tribune ou le débat des extrémités

Bonjour !

À la base, aujourd'hui, j'aurais voulu essayer d'écrire un article sur l'éducation aux médias pour vous parler d'une formation subie il y a plusieurs semaines déjà et dont mon esprit ne parvient pas à se défaire. Mais j'ai lu un article d'EllaStique au sujet de la fameuse ; la tribune cosignée par cent femmes que l'on a beaucoup critiquée pour les exemples qu'elle contient et le "service après vente" de la publication. De guerre lasse et parce qu'il vaut mieux savoir de quoi on parle avant de donner son avis, je suis allée lire cette tribune. Que j'aie trouvée sur Reddit (c'est pas bien) ce qui m'a aussi permis d'avoir accès à des commentaires extrêmement intéressants et sur certains desquels je reviendrai.

Lorsque j'ai eu fini de lire la tribune il m'est resté un sentiment étrange d'incertitude tant le décalage m'a paru grand entre le message de fond qu'elle tente de faire passer et l'aspect dérangeant des arguments utilisés pour le défendre. Elle est mal fichue, cette tribune. Très mal fichue. Et, ce sentiment étrange je ne suis apparemment pas la seule à l'avoir ressenti, du moins c'est ce que je pense à la lecture de certains commentaires dont celui de Spacexfrance : "A la première lecture je me suis dit que c'était bien pour dénoncer les dérives du mouvement me too et ya plusieurs points intéressants. A la deuxième je me suis dit qu'il y a plusieurs choses de trop quand même. Le frotteur du métro et Polanski c'est les deux plus évidents. C'est mal amené l'argumentation à mon avis.". L'argumentation est effectivement mauvaise.

J'ai eu l'impression que ces femmes mélangeaient tout. Et les questions autour de l'art (changer des œuvres d'art ou les censurer, la question de la distinction à faire ou non entre l'homme et l'artiste, etc.), et #metoo, et la drague, et le harcèlement... rien n'est clair. Tantôt elles confondent drague et harcèlement/agression sexuelle – "Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés [...] alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d'un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l'attirance n'était pas réciproque" ; si toucher un genou peut se défendre en fonction des circonstances, voler un baiser est une agression sexuelle, envoyer des (!) messages connotés sexuellement à une personne que l'on sait ne pas partager nos sentiments est du harcèlement – tantôt elles s'en défendent ! : "[...] mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle". Elles en arrivent à ce qu'on comprenne qu'elles excusent des délits tant leurs formulations sont ambiguës ("Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle voire comme un non-événement.") !

Si bien qu'au final, avec leurs arguments, elles disent le contraire de ce qu'elles annoncent et de ce par quoi elles terminent ! Elles disent pourtant des choses intéressantes en soulevant les excès de #metoo et #balancetonporc qui peuvent en arriver à juger sur la place publique. Leur conclusion est intéressante également et mérite d'être soulevée : "Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d'importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. Pour celles d'entre nous qui ont choisi d'avoir des enfants, nous estimons qu’il est plus judicieux d’élever nos filles de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser. Les accidents qui peuvent toucher le corps d'une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. Car nous ne sommes pas réductibles à notre corps. Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités."

C'est là leur message de fond (je crois...), mais qui dit le contraire des arguments et exemples avancés. Ce qui a été pointé du doigt par un commentateur qui remarquait que la conclusion n'avait pas de rapport avec le reste. Elle est fichtrement mal fichue, cette tribune. Confuse. Des commentateurs disent : "[...] Enfin si vous ne voulez pas que les mecs vous draguent, portez le voile ; or c'est juste ce dont les 100 vous mettent en garde car vous faites le jeu des intégrismes, et notamment de Daesh ; c'est clairement dit dans la tribune !" ou encore : "La drague étant perçue comme du harcèlement, c'est justement ce qui est dénoncé... et c'est donc du puritanisme !" Mais rien n'est clair dans cette tribune ! Rien n'est dit comme le formulent ces commentateurs (qui ont donc le mérite d'avoir compris quelque chose à ce vaste capharnaüm).

Là où je pense que c'est le débat des extrémités c'est que, parmi ceux qui soutiennent les dénonciations massives, se trouve un courant du féminisme assez extrême qui lui aussi en vient à faire la confusion entre agression et drague ou "accostage". Or, un simple "bonjour", voire un sifflet, n'est pas forcément une agression. On m'a dit bonjour plusieurs fois, on m'a sifflée de manière admirative une fois ; je ne me suis pas sentie agressée. Par contre, le jour où un jeune homme m'a dit "salut" d'un air qui se voulait sans doute aguicheur, en me détaillant de bas en haut et de haut en bas comme en essayant d'évaluer la qualité de ma viande, là je me suis sentie mal à l'aise et déboussolée.

On a donc des féministes parfois extrêmes qui font une confusion entre harcèlement et drague d'un coté et des signataires qui font la confusion entre drague et harcèlement de l'autre. L'ordre des mots a une importance. Dans le premier cas ces féministes voient certaines tentatives de drague lourde comme des agressions et, dans le second, les signataires considèrent des actes agressifs ou de harcèlement comme de la drague (pour minimiser les faits quand les autres les aggravent) (je ne sais pas si je suis claire). Dans les deux camps on a des idées bien arrêtées, à tel point que quand on en vient à critiquer #metoo ou #balancetonporc en pointant du doigt leurs limites c'est forcément que l'on est tout à fait d'accord avec la tribune... et si on critique la tribune que l'on est tout à fait d'accord avec #balancetonporc. On ne peut pas se placer quelque part entre les deux. Pourtant il n'y a pas que deux courants du féminisme mais une multitude !

EllaStique a fait, quant à elle, une remarque assez intéressante dans son article. Elle dit qu'il faudrait "juste pouvoir discuter avec ces femmes blanches cis" (l'italique est d'origine). Mais, comme je le lui disais par commentaire, je ne suis pas certaine que la problématique soit de cet ordre. Je pense qu'il s'agit davantage d'une question de classes sociales.

Ces signataires sont probablement des femmes issues des classes socio-professionnelles aisées. Or leur ville n'est pas la mienne. C'était mon intuition, confirmée par Yankel Fijalkow dans son livre Sociologie des villes (oui parce que je suis allée chercher de la sociologie pour un peu appuyer ce que je dis, en plus) : "[...] les catégories sociales vivent dans des univers urbains différents : la ville des cadres n’est pas celle des ouvriers, ni celle des étudiants ou des personnes âgées. On peut donc dire que les positions spatiales traduisent des positions sociales et agissent sur les représentations et les pratiques des habitants." La ville de ces femmes (le Paris ?) n'est pas la même que celle des classes moyennes et classes populaires. Elles ne fréquentent pas les mêmes quartiers, n'utilisent peut-être pas les mêmes moyens de transport (taxis vs. métro), et donc, au final, n'ont pas la même expérience d'accessibilité de la ville (de Paris ?), de sécurité de la ville (de Paris ?), et d'urbanisme. Elles n'ont pas le mode de vie des classes moyennes.

De là rien d'étonnant à ce qu'elles n'aient pas de vrais arguments pour séparer "abordage" d'agression. Ou pour parler des frotteurs du métro. Ainsi disent-elles que ça doit être un non-événement, ce que l'on peut interpréter de deux manières. Soit, pour elles qui ne fréquentent peut-être pas tellement le métro (vivent les préjugés sur les classes bourgeoises !), un frotteur est un non-événement parce que rare ; soit c'est un non-événement parce que ça arrive tous les jours donc c'est banal. Et c'est bien là tout le nœud du problème. Un frotteur, en soi, oui, c'est déjà une agression sexuelle (s'il touche des parties sexuelles), mais là où ça vient véritablement rompre le mental des femmes qui en sont victimes c'est la répétition incessante par des hommes différents, tous les jours ou chaque semaine. Du coup, leur tournure est très ambiguë et pas claire pour un sou ! Une commentatrice avait d'ailleurs deux interprétations. Or, pour ce genre de sujet, c'est quand même embêtant de laisser la porte largement ouverte à l'interprétation.

Comme ce sont les exemples et les arguments qui construisent et portent un argumentaire, leur dernier paragraphe est passé à la trappe, alors qu'il est assez intéressant, et actuellement je n'arrive toujours pas à déterminer s'il faut se fier à leurs exemples bancals ou à l'incipit et l'explicit de leur tribune...

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Marc Lagneau

Rendez-vous sur Hellocoton !