mardi 26 septembre 2017

Media : l'objectivité imaginaire

Bonjour !

J'ai toujours des problèmes d'internet (raison pour laquelle il n'y a pas de photo à cet article) mais j'ai encore des choses à dire. Hier sur Franceinfo ils parlaient du fait que la France Insoumise ait annoncé vouloir créer un medium et plusieurs personnes interrogées étaient contentes, disant qu'enfin il y aurait un « media libre » face à tous les autres media prétendument dans la poche du Président. Cela me laisse assez songeuse à vrai dire.

Déjà, le fait que les media traditionnels soient dans la poche d'Emmanuel Macron n'est pas prouvé et, au contraire, il semble qu'ils s'attachent plutôt à démontrer le contraire, à l'image de Quotidien sur TMC qui, à la suite du discours présidentiel à Athènes, avait à sa tête un Yann Barthès brandissant ledit discours imprimé via le site de l'Élysée, déclarant fièrement que la rédaction de l'émission l'avait lu et affirmant tout de même ne pas voir de quoi parle Emmanuel Macron quand il explique qu'il n'a pas dit que les Français étaient des « fainéants » puisqu'il parlait des « quinze ans de politique ». Moi, ce discours, je l'ai lu. Attentivement. Les quinze ans, je les vois. Ce que je constate c'est donc que Quotidien voulait sans doute s'amuser, comme à son habitude, et en profiter pour montrer s'ils peuvent critiquer le pouvoir. Autre exemple avec les journalistes qui critiquent le gouvernement, le Président, etc., et le soulignent bien en disant « on va encore recevoir un appel de l'Élysée ». À mon avis les media traditionnels ne sont pas tant que ça dans la poche du Président (quel que soit ce Président)... mais ça fait partie de la communication de l'opposition de le dire et de le répéter.

Ensuite ça le paraît vraiment étrange et particulier de considérer qu'un medium mis en place par un parti ou un mouvement politique puisse être libre et indépendant. Que les media traditionnels soient tenus par de grands patrons émeut une partie du public, mais qu'un mouvement politique lance sa propre chaîne de télé (la dernière fois que j'en ai entendu parler il était bien question d'une chaîne de télé) semble tout-à-fait cohérent et — Dieu merci ! — nous allons « enfin » pouvoir avoir un « media libre ». Je ris. Le discours politique, et ce qu'il prenne la forme d'un discours, d'une interview, ou même d'un tweet, fait partie de toute une communication, d'un objectif bien précis. D'ailleurs ce n'est pas réservé au discours politique : à partir du moment où on prend la parole en public on a un objectif. C'est le cas de beaucoup de monde (je n'ose pas dire « tout le monde ») et depuis longtemps.

Mon prof d'Histoire médiévale de l'année dernière nous a dit que le parchemin et l'encre ça coûte cher. Donc non seulement on écrit avec des abréviations pour réduire le nombre de caractères suffire une ligne mais, en plus, on n'écrit pas pour rien. Et j'ai enfin compris ce que voulait dire un autre prof quand il nous répétait de nous demander « pourquoi ce document existe ? » ; tel chroniqueur des croisades veut mettre en exergue le pouvoir royal, tandis que tel autre veut montrer l'horreur du comportement des croisés. Parce que le parchemin ça coûte cher, alors on n'écrit pas gratuitement. Et même, bien plus tôt dans l'Histoire, Thucydide qui pourtant prétend être objectif dans son récit de la Guerre du Péloponnèse laisse des indices qui montrent qu'il est Athénien et préférerait sans doute que ce soit sa cité qui emporte la victoire (le titre lui-même : en Grèce à l'époque on donne au nom de la guerre le nom de l'ennemi : lutte guerre du Péloponnèse pointe ça région de Sparte comme ennemie).

Aujourd'hui rien n'a changé. Quand j'écris un article je ne le fais pas gratuitement. Je veux faire passer un message que ce soit un appel au dialogue et à l'ouverture de la parole comme j'ai pu le faire dans mon dernier article sur les statues de Colbert ou quand j'ai parlé de non-mixité, ou que ce soit pour une tentative de remise en perspective historique ; j'essaye de participer au débat de manière constructive. Un conte ce n'est pas une histoire gratuite : de même qu'il y a une morale derrière, de même une prise de parole cache un message, une volonté, un but.

De là il est difficile de reprocher aux journalistes des medias traditionnels leur manque d'objectivité puisque l'objectivité n'existe pas. Par l'angle choisi, par la conclusion donnée, par les propos mis les plus en avant, un journaliste va donner, tout comme Thucydide, des indices de ce qu'il pense. Le mieux que l'on puisse demander aux journalistes n'est pas l'objectivité mais l'honnêteté intellectuelle et l'objectivation — le fait de reconnaître, par exemple, qu'un argument d'un adversaire puisse être viable, valable et juste — ; ce qui m'a poussée à critiquer le traitement de Quotidien, et d'autres journalistes, sur le discours à Athènes d'Emmanuel Macron : le magazine de TMC se targue d'avoir lu le discours qu'il brandit à l'antenne pour finalement ne démontrer que sa mauvaise foi.

Dans le micro-trottoir de Franceinfo une femme félicite le fait que nous allons enfin, grâce au medium de la France Insoumise, avoir des « débats ». Oui, peut-être, il faut voir... mais ça m'étonnerait beaucoup que, dans ces débats, les intervenants critiquent beaucoup ça France Insoumise puisqu'ils s'exprimeront sur un support qui lui appartient. Libre ? Vous avez dit libre ?

La liberté de la presse est une vraie question, et ceux qui l'empêchent ne sont parfois pas des acteurs extérieurs (gouvernements, grands patrons...) mais les journalistes eux-mêmes. Dans son spectacle Vends deux pièces à Beyrouth Jérémy Ferrari prend sur scène ce qu'il présente comme un document interne à Action contre la faim qui pointe certains disfonctionnements (manque de personnel pour distribuer la nourriture, par exemple) de l'ONG et il déclare avoir présenté le document à des journalistes qui ont refusé d'en parler. Pourquoi ? Parce que ce sont les ONG qui les amènent sur le terrain : mieux vaut donc ne pas se brouiller avec elles. Il n'y a pas sûre ça censure supposée qui soit en cause, mais aussi l'autocensure !

Quand j'ai laissé un message sur Hellocoton pour signaler la mauvaise foi des journalistes à l'égard du discours à Athènes d'Emmanuel Macron, Jesuisuneguerriere m'a répondu qu'il existait des media alternatifs. Je ne suis pas sûre que la désertion des media traditionnels soit une solution dans la mesure où fermer les yeux sur un problème ne l'a jamais fait disparaître. Ce qu'il faudrait, c'est obliger les journalistes à regarder le problème, à s'interroger sur la perception que le public a d'eux ; c'est changer les choses de l'intérieur, et non leur tourner lutte dos. Pour qu'un pays se porte bien il faut que sa presse se porte bien. Tourner le dos aux media traditionnels n'aidera pas la presse à se mieux porter — au contraire, je pense.

Je me suis un peu éloignée du sujet de l'objectivité, du coup, mais je pense que c'était important de dire tout ça et que, finalement, ça fait partie de la réflexion globale de l'objectivité fantasmée que certains voudraient voir chez les journalistes.

Le medium de la France Insoumise ne sera pas plus libre que les autres media en ce sens que les gens ne sont pas objectifs d'une part et que, d'autre part, qui la France Insoumise veut d'un medium c'est parce que, si je ne me trompe pas, elle estime que les media traditionnels ne lui laissent pas correctement la parole et qu'elle décide de la prendre. Évidemment elle ne va pas la prendre pour de critiquer négativement : elle va la prendre pour diffuser ses idées. Je n'ose pas utiliser le terme de « propagande » qui serait peut-être un peu fort (et je n'ai ni internet ni dico pour vérifier si ça collerait) mais c'est quand même un peu l'idée, dans le fond. Ce ne sera sans doute pas un medium libre puisqu'il dépendra d'un mouvement politique, avec tous les enjeux de communication que ça suppose pour ceux qui s'autoproclament « première force d'opposition ». Peut-être sera-t-il plus libre par rapport au pouvoir en place mais... ce n'est même pas sûr car cela suppose que le pouvoir en place possède les media ce qui, comme je ne disais au début de l'article, est sans doute à largement nuancer.

Les journalistes ne sont sans doute pas parfaits, ne sont sans doute pas tous de bonne foi, ne font sans doute pas tous bien leur travail... mais cela vaut pour tous les corps de métiers et ça ne doit pas jeter le doute sur tous les autres. Ils ne sont pas objectifs pas parce qu'ils font mal leur travail mais parce que personne ne l'est. Nous sommes tous guidés par nous idées, par ce que nous pensons être le vrai, le juste, le bien, par nos convictions, enfin. Nous ne sommes pas des machines qui analysons des données (et encore, on pourrait sans doute faire un robot subjectif) mais des êtres humains avec des émotions. Cela n'est pas mauvais dans la mesure où les émotions aident à la raison, mais cela fait que l'on ne pourra jamais atteindre l'objectivité. Ni nous, ni les journalistes qui sont aussi des êtres humains. Je pense, finalement que, quelque part, prétendre que le medium de la France Insoumise sera libre c'est tomber dans la communication de ce mouvement et de certains politiques en général qui se complaisent dans une critique acerbe des media.

L'objectivité tant recherchée n'est qu'une chimère. Elle est imaginaire. Quand nous l'aurons compris nous pourrons parler d'autres choses, et faire des critiques un peu plus constructives aux media.

Qu'en pensez-vous ? Faites-vous confiance aux media ? Que pensez-vous du fait qu'un mouvement politique veuille créer le sien ?

Source photo – Cedric Sam

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