lundi 4 septembre 2017

Fake news : de la vieille question des fausses nouvelles

Bonjour !

Ce matin j'écoutais la matinale de Franceinfo quand tout à coup ils se proposent de démonter un fake news paru sur le site de Sputnik selon lequel, à Stockholm, un homme a dû payer une amende pour avoir mangé du bacon devant trois musulmanes en hijab, pour insulte au sentiment religieux et incitation à la haine. En fait, après vérification des sources suédoises, il s'est avéré que c'était un peu plus compliqué que ça : l'homme s'est planté devant les trois femmes – qui ne parlaient pas suédois – et leur a demandé de manger le bacon. Quand elles se sont levées pour changer de place, il les a suivies et insultées. Ce que je trouve intéressant c'est que c'est typiquement le genre de fausse nouvelle auxquelles on croit parce que ça s'inscrit dans un certain contexte et que, ce sur quoi il faudrait vraiment s'interroger ce n'est pas si c'est vrai ou pas mais pourquoi on y croit.

En 1921, Marc Bloch, référence incontournable quand on parle d'Histoire, publie dans la Revue de synthèse historique un article à propos des fausses nouvelles de la guerre (que vous pouvez trouver ici). L'idée c'est que finalement on en a rien à faire que la nouvelle soit fausse du moment qu'elle a eu un impact sur l'Histoire – ici la réaction violente des Allemands face aux Belges qu'ils croyaient auteurs d'atrocités. Et, là où il dit quelque chose d'intéressant pour notre question c'est que "l’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes."

Des lecteurs ont cru à cette histoire à Stockholm parce que nous sommes dans un climat quand même relativement tendu, dans lequel on se plaint de "ne plus pouvoir rien dire", dans lequel on a l'impression que les associations sautent à la gorge des humoristes pour un oui ou pour un non, qu'on riait mieux avant ; dans un contexte dans lequel on demande aux musulmans de se désolidariser des attentats, où il y a le doute, la suspicion... du coup pas étonnant qu'une prétendue décision de justice qui viserait à limiter les libertés individuelles pour ne pas blesser les minorités ait trouvé un public, des crédules, qui ont pensé pouvoir s'en resservir pour dire "mais vous voyez ! on ne peut plus rien dire !". Surtout que l'on croit plus facilement les mensonges qui "confortent notre vision du monde" – comme nous l'apprend le National Geographic de Juin de cette année. Surtout que c'est une nouvelle qui ne vient pas d'un obscur compte Twitter (même si je ne sais pas si dans les faits ça aurait changé grand-chose – je pense au mythe autour de la création des minions) mais d'un média.

Il s'est passé un peu la même chose dans les années 1960 avec le mythe des féministes radicales états-uniennes qui auraient brûlé leurs soutien-gorges. C'est pourtant faux. Mais ça s'inscrit, comme l'a expliqué Christine Bard dans un court article, dans un contexte où le feu était un outil de protestation. Et les antiféministes vont s'en resservir. En fait, les féministes radicales s'étaient bel et bien débarrassées de leur sous-vêtement mais dans une "poubelle de la liberté", avec d'autres objets. Pourtant le Times avait affirmé l'utilisation du feu ; et là, il y a effectivement un homme condamné pour avoir mangé du bacon devant des musulmanes, sauf que le média a légèrement oublié de préciser les détails de l'affaire (comme c'est fâcheux).

Marc Bloch parle aussi des journaux, assez rapidement parce que ce n'est pas son sujet ; il dit que la fausse nouvelle de presse est fabriquée (ce qui n'a rien d'étonnant) et qu'elle "est forgée de main d’ouvrier dans un dessein déterminé" (en même temps on prend rarement la parole pour rien). Le problème c'est que si les journalistes peuvent facilement vérifier ce genre d'histoires et rétablir la vérité, le lecteur lambda ne le peut pas et, de toute façon, prouver qu'une nouvelle est fausse ne change rien selon George Lakoff, linguiste cognitiviste qui a répondu au National Geographic pour son numéro de Juin, et ça parce que les gens évaluent un fait à travers "un réseau de préjugés et de croyances préexistantes". Une expérience menée par une psychologue a même prouvé que, même si les personnes admettent avoir eu tort, une semaine plus tard ils sont revenus sur leur pensée initiale.

Du coup je pense que les journalistes feraient mieux de ne plus perdre leur temps à traquer les fake news mais de chercher à expliquer pourquoi on y a cru, à s'interroger sur ce que ça dit de notre société, de ses peurs et éventuellement de ses haines. Encore une fois je trouve cette histoire d'homme condamné pour avoir mangé du bacon assez symptomatique des craintes de certains de voir les libertés des uns réduites dans un souci de caresser les minorités dans le sens du poil, de ne pas les vexer, les choquer, etc. ; assez révélateur des tensions qui entourent la question du vivre-ensemble. Je pense que cette fausse nouvelle n'aurait pas marché si elle avait concerné une autre minorité ou communauté religieuse (comme des bouddhistes végétariens) et qu'elle n'a fonctionné que parce que, ou en grande partie parce que, ça concernait des musulmanes (voilées qui plus est) dans un contexte d'attentats et d'une certaine méfiance et défiance.

Là où l'on pourrait aussi s'interroger sur notre société c'est que, si les fausses nouvelles ne sont pas nouvelles ce qui l'est c'est qu'elles ont une force de propagation assez inouïe ; que tout le monde peut en propager de manière à ce que tout le monde soit au courant ; comme cette personne sur Facebook qui avait révélé une origine controversée aux minions alors que c'était complètement faux, et qui avait elle-même admis avoir voulu faire une expérience sur le fake news. On est plongé dans des informations, tout le temps, à tel point qu'on ne prend pas le temps de douter et de s'interroger avant de retweeter (je généralise, évidemment, mais c'est l'idée). Pourtant prendre un peu de recul et se demander pourquoi telle ou telle nouvelle nous touche pourrait être la meilleure manière de ne pas en répandre de fausses, puisque prouver qu'elles sont fausses ne sert à rien.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Dew'blup

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8 commentaires:

  1. Les réseaux sociaux contribuent malheureusement à propager les fakes news ! Aujourd'hui, n'importe qui, n'importe où, peut rédiger un papier et le balancer sur la toile. Ensuite, d'autres personnes vont le relayer sans en vérifier la véracité parce que ça les conforte dans leur vision des choses. Et le problème, c'est que les informations tournent et restent sur le net. La fausse nouvelle est généralement plus célèbre que son démenti. C'est pourquoi avant de partager ou de débattre d'un article, je fais l'effort de prendre du recul.

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    1. Oui, les réseaux sociaux y contribuent et d'ailleurs même quand on retweete un fake news pour dire que c'est faux eh bien... ça lui donne plus d'ampleur suivant l'idée selon laquelle l'idée la plus répandue est la plus vraie (vieille vieille idée que les Grecs de l'Antiquité avaient déjà). Après, sur la formulation "les réseaux sociaux contribuent" je suis tatillonne et je vais répéter ce que je disais dans mon article précédent sur la digital intox : les réseaux sociaux ne font rien du tout par eux-mêmes, ils sont des outils.
      Oui, la fausse nouvelle est souvent plus célèbre que son démenti, ce qui explique aussi que le démenti ne fonctionne pas (puisque l'on croit ce qui est le plus répandu).

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  2. Les gens ne prennent pas le temps de se documenter, je pense qu'il faut prendre ce temps, c'est essentiel avant de plonger ou de relayer une faxe news.

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    1. Oui, et malheureusement peu de gens le font. C'est ce que je disais : on ne prend plus le temps de douter, de se poser des questions : ça nous touche alors on relaye.

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  3. Sujet vaste, et compliqué, je crois que les gens aujourd'hui ont envie de croustillant, ont envie de ces fausses histoires. Ils ont envie de sensationnel, de choses parfois insensées. Je lisais qu'en période de crise les gens préféraient les films de science fiction. Car c'est réaliste, mais pas vraiment possible. D'où tous ces films marvel etc...je ne pense pas que la vérité intéresse la majorité des gens. Je crois que s'ils savaient, s'ils savaient vraiment, ils pleureraient. Mais c'est plus simple de faire comme si. Comme si c'était vrai, ou faux. 😉

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    1. Je crois que je vois ce que tu veux dire... et même sans parler de "sensationnel" je pense qu'ils veulent aussi des choses qui les confortent dans ce qu'ils pensent... c'est comme ça qu'on se retrouve avec une polémique qui n'en finit pas sur le "fainéant" d'Emmanuel Macron alors qu'il suffit de lire sérieusement le discours pour se rendre compte qu'il ne parle pas des Français et qu'aucun indice, même tourné avec mauvaise foi, ne peut le laisser penser. Seulement, comme il a déjà eu des sorties controversées et que l'idée selon laquelle il serait méprisant est déjà implantée, alors on croit les journalistes qui ne font pas leur travail correctement (volontairement ou non)... Mais ça peut être un moyen de valider la colère, ou même une nouvelle raison d'être en colère... peut-être pour ne pas pleurer...

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    2. Je suis tout à fait d'accord au sujet de l'histoire du fainéant..apres lorsque l'on a un peu je jugeotte on comprends qu'il y a plus de matière à se faire de l'argent avec le fait de dénigrer quelqu'un que le mettre en valeur. Il n'y a qu'à voir le nombre de magazine people, de télé réalité...
      Plus généralement, je trouve absurde qu'au lieu de travailler et se créer un monde plus juste, plus ouvert, plus heureux, les gens flemmardent et se nourrissent du malheur des autres, finalement ....ne prend on pas la chose à l'envers? Les gens partent de l'acquis (plus forcément adapté à la vie, au monde quoi que l'on pense de ce changement) et veulent conserver cet acquis. (Pour moi, compréhensible mais erroné) ne devrait t on pas tout redessiner pour avoir de nouveaux acquis? Mais pour cela, il faut 1/ le vouloir 2/travailler. Et des gens qui veulent vraiment travailler, et vont dans la rue pour 5 euros d'Apl en moins (mais n'auront plus de taxe d'habitation..à méditer.) sont ils prets au sacrifice ?.........

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    3. Le problème c'est que créer un monde plus juste ça demande des efforts, et certains ne veulent pas en faire... ou n'ont pas la motivation sur le long terme. Ni la volonté d'aller chercher les informations par eux-mêmes. C'est le cas pour "fainéants" et c'est le cas pour les APL... des politiques ont gueulé, les gens ont suivi en disant "ah bah ouais ils ont raison" sans voir que si effectivement y'a plus de taxes d'habitation alors sans doute les loyers vont baisser... Puis sérieusement 5 euros par personne ce n'est pas non plus la fin du monde... on aurait dit 20 j'aurais dit bon, OK, 20 euros par mois quand t'es en galère ça crains, mais 5 franchement...

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