jeudi 29 juin 2017

La non-mixité, nécessaire mais pas miraculeuse

La mixité est comme la peinture, elle s'imprègne sur nous et fait de nous ce que nous sommes. – Scheurer Kestner
Bonjour !

Je débarque longtemps après la bataille mais je débarque quand même ! Aujourd'hui j'ai envie de parler de non-mixité parce qu'il y a beaucoup de choses à dire et que c'est maintenant que j'ai envie de les dire. On en a entendu parler récemment à cause (je dis "à cause" et pas "grâce" parce que la polémique qui s'en est suivie n'a pas franchement, je pense, porté favorablement l'outil que peut être la non-mixité) du festival Nyansapo dont la plupart des conférences-débats est prévue pour être non-mixte et même des associations luttant contre le racisme comme la Licra se sont plaintes parce qu'ainsi des gens racisés "ne trouvent pas d'autre issue que l'entre-soi" (argument que je trouve assez pertinent). Ceci dit je ne suis pas contre la non-mixité, je pense que ça peut être extrêmement bénéfique, mais seulement si on maintient un équilibre et que l'on évite de frustrer et braquer les uns et les autres.

Il y a quelques jours je commentais l'article de Lison du blog Plumaline sur la non-mixité et elle me disait qu'elle avait rencontré l'ancienne directrice du Planning Familial de Gironde qui lui avait rapporté qu'à l'occasion d'une conférence mixte sur la place des femmes dans la société on avait donné la parole aux hommes en premier alors qu'ils étaient minoritaires ; ou comment reproduire les dominations de genre lors d'un événement qui s'en veut le dénonciateur : c'est assez succulent, comme anecdote. Et c'est là où je veux en venir : je ne suis ni pour le tout non-mixité ni pour le tout mixité : je suis à la recherche d'un équilibre qui doit éviter les frustrations. Rien de plus frustrant, pour une femme qui vient ici parler de sa place dans la société que de se voir chiper la parole par un homme qui n'est pas directement (et j'insiste sur le mot "directement") concerné. D'où la tentation de la non-mixité qui, elle aussi, pourtant, peut être frustrante. Elle peut être frustrante pour les gens rejetés de ces débats alors que pourtant ils ne discriminent pas et ont au contraire des choses à dire pour apporter au moulin de la lutte contre les discriminations.

J'entends déjà les exclamations ironiques sur le ton de "ah mais c'est vrai ! il faut les empêcher d'être frustrés les pauvres hommes blancs qui dominent le monde ! et puis quoi, encore ?!". Ce qu'il y a c'est que... je ne dis pas qu'il ne faut pas froisser les racistes, je dis qu'il ne faut pas se mettre à dos une bonne fois pour toutes les personnes de bonne foi. Pour deux raisons. Premièrement, comme je le disais dans mon article "Et les hommes alors ?" si tous les hommes ne sont pas féministes, tous ne sont pas non plus anti-féministes et se comporter avec agressivité peut nous les faire perdre à tout jamais et cela concerne la lutte contre toutes les discriminations. Deuxièmement, Lison avait demandé dans son article s'il ne valait pas mieux que les gens se rassemblent pour créer une synergie et faire évoluer leur place dans la société et je lui avait répondu que la société était multiple et que les Noirs seuls, les homosexuels seuls, etc. ne pourraient sans doute rien faire. De ce fait un système tout non-mixité est voué à l'échec parce qu'il confisque la parole aux gens non-discriminés mais de bonne foi, mais il confisque aussi l'écoute, et il crée une ségrégation dans le combat.

Dans mon article "Et les hommes alors ?" j'avais dit que le concept de genre liait ensemble les notions de féminité et de masculinité, que c'était parce que les hommes étaient vus comme grands et forts que les femmes étaient vues comme des pleurnicheuses, en gros. Eh bien c'est exactement le même principe pour les notions d'homosexualité et d'hétérosexualité (je vous invite à lire Sociologie de l'homosexualité de Sébastien Chauvin). Par exemple, au début du XXème siècle, il y a ce que l'on pourrait appeler un tournant paradigmique et l'hétérosexualité, mal vue (elle n'avait d'ailleurs pas la définition d'aujourd'hui, en effet un dictionnaire médical datant de 1901 la décrit comme un « appétit sexuel morbide pour le sexe opposé »), perd sa dimension pathologique et devient recommandée pour améliorer la natalité (un peu comme la masturbation féminine dans les années 1500) et donc, en même temps, "l'apologie de la pureté" devient suspectée d'alimenter la méfiance pour le sexe opposé et donc de favoriser l'homosexualité. Tout ça pour dire que c'est le même principe qu'avec le genre. Et donc ma conclusion est la même : si le féminisme a besoin des hommes, la lutte contre l'homophobie a besoin des hétérosexuels (au passage l'homophobie est liée aussi au genre et à la peur de l'inversion des sexes).

La société entière est mixte. Dire que seuls les Noirs peuvent parler du racisme et lutter contre c'est dire que seules les femmes peuvent être féministes, que seuls les homosexuels peuvent se battre pour leurs droits, etc. et ça me pose un problème parce que d'une part cette manière de faire est vouée à l'échec et que d'autre part ça crée une ségrégation et pas un dialogue et on tombe dans ce que dénonce la Licra. Des fois j'entends "mais ça te concerne pas, qu'est-ce que ça peut te faire" (au sujet de l'homophobie, du racisme, ou toute autre discrimination). Ben ça me fait que les discriminations, même si je n'en suis pas victime étant Blanche et hétéro, ça me tue. Et puis d'abord si, ça me concerne, parce que cette société est aussi la mienne et que j'ai le droit à une voix au chapitre sur la direction que je veux lui donner. Et c'est pour ça que, je suis aussi pour la mixité : elle est représentative de notre société.

Je ne nie pas que la non-mixité puisse être utile, bien au contraire et on peut tous en faire l'expérience dans notre vie de tous les jours : c'est plus facile de parler de choses personnelles voire intimes avec des personnes dont on se sent proches du point de vue de l'expérience, du vécu, etc. Par exemple il y a quelques jours Juliette de Bicyclette à encre a écrit un article dans lequel je me suis pas mal reconnue et je lui ai écrit un long mail où... j'ai beaucoup de parlé de moi. Le mécanisme est exactement le même avec la non-mixité : parler entre soi sans risquer de se sentir intimidé par les personnes qui font partie des "oppresseurs" (d'ailleurs je m'interroge sur ce mot mais ce n'est pas le sujet), parler avec des gens qui vont nous comprendre profondément, et parler de choses dont on a jamais osé, peut-être, parler à d'autres. Mais, une fois que la parole a été libérée, on en fait quoi ? On en fait le symbole de notre cause et on confisque la parole aux autres ? Vraiment ?

Je crois que le problème de la mixité dans les débats c'est que bien souvent on risque de reproduire les mécanismes de domination, en donnant par exemple la parole en premier aux hommes dans un débat qui concerne directement les femmes. C'est ça, le plus gros problème de la mixité. Si l'on trouve une solution à cela (je vais y venir) il n'y a plus de raison de rejeter la mixité (ce qui ne veut pas dire arrêter tout débat non-mixte). La mixité dans les débats est importante parce que premièrement elle permet aux gens discriminés d'expliquer leur point de vue à ceux qui discriminent (que ce soit volontairement ou non, m'enfin si les hommes viennent dans un débat sur la place des femmes dans la société c'est qu'a priori ils ne sont pas plus misogyne que ça et ne sont pas là pour faire leurs macho mais pour entendre) autrement que par des manifestations, des slogans, ce qui peut paraître agressif, mais par la parole ; deuxièmement à ceux qui font partie des "oppresseurs" d'écouter, d'entendre, de comprendre et de prendre conscience. Parce que l'on a beau repérer ce qui relève du racisme, si l'on n'est pas de l'autre côté de la barrière et que l'on ne vit pas la fatigue que peut être de vivre plusieurs fois en une seule semaine des discriminations quotidiennes eh bien on ne peut pas comprendre par nous-mêmes : il faut quelqu'un pour nous expliquer, nous permettre de jouer sur le registre de l'émotion et plus seulement celui de la justice (légale ou morale) et donc permettre un meilleur dialogue avec les personnes que l'on cherche à convaincre, notamment.

En fait, je pense qu'il faudrait un système totalement hybride constitué de débats non-mixtes pour libérer les paroles et immédiatement suivis de débats mixtes sur les mêmes sujets (une fois que les paroles ont été libérées c'est plus facile de parler devant et à des personnes qui n'ont pas vécu les mêmes expériences). Mais, à l'intérieur des débats mixtes, et pour éviter les frustrations des uns et des autres, il faut instaurer l'égalité. Parce que l'on voit le problème de donner d'abord la parole à un homme dans un débat qui parle des femmes, mais il y en a aussi un à jouer la discrimination positive en donnant d'office la parole en premier à une femme. Le premier dispositif que l'on pourrait mettre en place pour instaurer l'égalité est le cercle.

Comme le dit Abyale Nan Nguema dans son livre, il n'y a rien qui instaure mieux l'égalité que le cercle. En cercle tout le monde voit tout le monde et tout le monde est vu de tout le monde. Tout le monde est à la même distance, personne au centre, personne sur une estrade... c'est l'égalité. L'un des problèmes pourrait être que dans le cercle les femmes se mettent toutes ensembles et les hommes tous ensembles, si c'est le cas il faudra replacer les gens pour que ce soit bien mélangé. Ensuite vient la question de la prise de parole. Le meilleur moyen d'instaurer l'égalité est le sort. À moins d'être particulièrement poissard tout le monde est égal devant le sort. On tire donc au sort le sexe de la personne qui parle en premier (parce que s'il y a plus de femmes que d'hommes ou de Noirs que de Blancs il y a un côté un peu hypocrite à tirer directement par le nom ou le numéro) ensuite, si ça tombe sur "femme", par exemple, on tire au sort parmi les femmes celle qui parlera en premier, et on tire aussi au sort le sens de la prise de parole (aiguilles d'une montre ou inverse). Ensuite chacun parle, sans s'interrompre, sur un ou deux tours en fonction du nombre de participants, et ensuite on entre dans un vrai débat. Ce n'est que la théorie, ça manque de pratique tout ça, mais je pense que c'est la meilleure solution pour que les débats mixtes ne créent de frustration dans aucune partie parce que de cette manière on court-circuite le risque de reproduire les dominations.

Tout ça pour un débat sain, qui n'apparaisse pas comme de l'agressivité ou de la hargne. Parce qu'au final les femmes ne veulent pas détruire les hommes, les Noirs ne veulent pas se venger des Blancs, et les homosexuels ne veulent pas remplacer les hétérosexuels. Ils veulent juste une meilleure place, sans prendre la place des autres. Mais si l'on n'est pas capables de discuter sainement, posément, et que l'on exclue systématiquement par la non-mixité il y a clairement un problème de méthode et de fond. Il y a eu des accusations de racisme anti-blancs. Je n'utiliserais pas ce terme parce qu'il est connoté, mais en revanche oui, de fait, la non-mixité, instaurant un système de discrimination positive, discrimine en creux les autres. À partir de là, si la non-mixité est l'unique système mis en place, elle pose problème.

Qu'en pensez-vous ?

P.-S. : Il y a deux choses que je ne veux pas entendre : l'ironique "ah mais oui, évitons aux pauvres hommes blancs d'être frustrés !" et le "mais façon t'es Blanche et hétéro donc t'y connais rien".

Source photo – Scheurer Kestner

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jeudi 22 juin 2017

Sommes-nous des individus ?

Bonjour !

C'est à croire que je ne traite presque que des questions de genre, sur ce blog ! Bon ! Faut dire qu'une réflexion très intéressante a été lancée et que je me suis engouffrée dedans. En fait, je suis inscrite au forum Jeunes Écrivains et une membre demandait comment on pouvait écrire un personnage masculin quand on est une fille, si les garçons, en gros, ont un mode de pensée différent (elle veut écrire une romance). Et à vrai dire c'est une question que je me pose moi-même depuis... longtemps, d'autant plus que j'ai peu (pas, en fait) d'amis garçons à observer ou interroger, donc ça ne me simplifie pas la vie. Plusieurs réponses ont été données et plusieurs qui disaient que garçon ou fille peu importait, que nous sommes des individus avant tout et que ce n'était qu'une question de caractère. Je ne suis absolument pas d'accord avec ça.

Oui, nous sommes des individus, avec des caractères uniques, définis, des qualités, des défauts, des manières de réagir qui nous sont propres, des valeurs que nous ne partageons pas avec tout le monde, des façons de raisonner et de penser qui sont uniques, nous faisons tous partie de l'humanité et c'est formidable... mais l'humanité est faite de femmes et d'hommes... dans un patriarcat aux modalités différentes en fonction des régions, des époques et des cultures et nous ne pouvons pas nier cela, sinon nous ne traitons pas le sujet. Je me suis vu rétorquer que c'était mieux de privilégier le caractère, caractère qui amènera le personnage à suivre ou pas ce qui est attendu de lui ou d'elle. Il y a deux choses qui me chiffonnent là-dedans : la notion de caractère et de "ce qui est attendu".

Alors histoire d'être sûre de pas dire de bêtise je suis allée chercher la définition de "caractère" sur le site du CNRTL et voilà ce que l'on me donne : "Ensemble des traits psychiques et moraux qui composent la personnalité d'un individu. [...] Ensemble des manières stables d'être, de sentir ou d'agir qui habituellement règlent le comportement d'une personne adulte dans ses relations avec d'autres personnes." Donc le caractère n'est pas que inné, il est aussi construit dans la mesure où l'on a en partie appris comment interagir avec les autres personnes, dans la mesure ou nos "traits moraux" sont construits sur nos expériences, nos désillusions, qui vont nous donner une grande importance de la justice, de la famille, de la confiance, de l'honneur, de la loyauté, etc. Le caractère est construit et j'en suis ravie parce qu'à vrai dire ça m'arrange. Si le caractère est construit (du moins en partie) alors cela veut dire que non seulement les parents et les éducateurs le modèlent par leurs interactions avec l'enfant puis l'adolescent mais aussi la société entière et les messages subliminaux qu'elle envoie. Et, dans une société patriarcale les messages envoyés aux garçons et ceux envoyés aux filles ne sont pas les mêmes. Donc une fille ne se construit pas de la même manière qu'un garçon et vice versa (comme un Noir ne se construit pas de la même manière qu'un Blanc, etc.) parce qu'un garçon et une fille ne se placent pas de la même manière du point de vue des rapports de domination. Il y a pour voir ça un exemple assez frappant : le modèle "rentrez vos poules je sors mon coq" ou : un garçon qui enchaîne les filles est un tombeur, une fille qui enchaîne les garçons est une salope.

"Ce qui est attendu" est lui aussi lié au concept de genre parce que le soucis c'est qu'un garçon doit se comporter "comme un garçon" et une fille se comporter "comme une fille". Le garçon grand, fort, rassurant, tout ça tout ça, et la fille un peu pleureuse, un peu nunuche parfois... comme je le disais dans mon post sur le forum, les shôjo sont un assez bon exemple pour cela : ils s'inscrivent toujours dans les mêmes clichés et dans la même caricature des relations entre garçons et filles. Les bornes de "ce qui est attendu" sont définies par les rapports de genre et de domination.

Femmes et hommes se sont construits différemment avec des univers mentaux différents. De ce fait on ne peut pas, et encore moins dans le cadre d'une romance, dire "nous sommes tous des individus" et faire complètement fi du concept de genre. Mais évidemment il ne s'agit pas non plus d'essentialiser en partant du principe que si telle fille agit de telle manière c'est parce qu'elle est une fille, que si un garçon agit de telle manière c'est parce qu'il est un garçon. Bien sûr il y a le caractère, la construction qui fait que l'on se détache ou pas des rôles de genre mais, à la base, il y a bien la question du genre et on ne peut pas traiter le sujet si l'on décide que "nous sommes tous des individus".

Je voudrais aussi ajouter quelque chose sur ce sujet, qui me paraît assez important. Plusieurs fois je me suis dit que c'était assez étonnant qu'une fille se demande comment pense un garçon dans la mesure où... comment dire... nous sommes une société patriarcale, certes, mais mixte. Les salles de classes sont mixtes, les rues sont mixtes, les entreprises sont mixtes, les magasins sont mixtes... On se côtoie tous les jours, et on se demande comment on pense... Je trouve ça assez étrange, en un sens et ça me fait penser à autre chose que je disais à Mathilde de What I Heart About sur son article il y a quelques jours : je me demande si les garçons et les filles savent vraiment comment s'aborder. Elle parlait du harcèlement et je lui disais que plusieurs fois je me suis demandé si finalement une partie de l'explication du harcèlement de rue n'était pas simplement que les garçons ne savent pas comment aborder les filles. Évidemment il y a aussi la question du patriarcat et qu'ils pensent qu'on leur appartient mais je me demande dans quelle mesure l'ignorance de comment on s'aborde agit. Parce qu'au final on se côtoie peu. Je veux dire... On peut avoir des amis garçons quand on est une fille et vice versa mais je ne me souviens pas franchement de groupes vraiment mixtes dans la cour du collège ou même au lycée, ou même à la fac. On peut aussi interroger la dynamique de groupe : ce n'est pas parce qu'on forme un groupe uniquement de garçons qu'aucun de ces garçons n'a d'amies filles, évidemment. Mais je me pose quand même la question.

Au final c'est extrêmement louable de dire que nous sommes tous des individus, mais ça ne colle pas à la réalité des rapports de genre, ça ne colle pas à la réalité de personnes qui se sentent racisées, ça ne colle pas à la réalité de personnes qui se sentent et sont discriminées de manière générale. C'est super de dire que nous sommes tous des individus, sur le même plan, mais cet aveuglement aux distinctions (qu'elles soient de genre, de race, etc.) pose un problème : elle oublie, elle nie volontairement, même, que nous ne nous construisons pas tous de la même manière en fonction de notre couleur de peau, de notre orientation sexuelle ou de notre sexe/genre. Au final, nous ne sommes pas des individus ou plutôt, avant d'être des individus, nous sommes des femmes, nous sommes des hommes.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Sunsword & Moonsabre

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lundi 19 juin 2017

La raison peut-elle rendre raison de tout ?

Bonjour !

Je sais pas si c'est le printemps, mes hormones, ou le chapitre du livre en espagnol que je viens de lire où ma pauvre petite Ahriel vient de perdre son premier amour (et sans doute le seul) à peine après l'avoir trouvé, ou les trois à la fois, mais j'ai envie de parler d'amour. Alors histoire de dissiper un doute qui peut-être pourrait vous avoir étreint : non, je ne suis pas amoureuse. D'ailleurs il semblerait que ça soit précisément le problème. Comprenez : bientôt j'atteindrai mes vingt-et-un an ; je ne suis pas en couple, pire je ne suis pas amoureuse et, pire encore (si-si, c'est possible) : je suis vierge. Je me souviens, il y a quelques mois, de ma mère qui, tandis qu'on regardait des photos d'une compèt' dont certaines montraient des couples d'amis de ma soeur, a demandé, son air-de-rien presque réussit (mine de rien, c'est dur à faire ces trucs-là !) : "pourquoi ils sont en couple et pas vous ?".

Alors... ! Cette question m'a profondément agacée et je me suis fendue d'un "parce que ça m'intéresse pas" qui aurait presque pu être sorti de ces shôjo où les héroïnes veulent se concentrer sur leurs études... Je crois que... au fond on ne peut pas répondre à cette question. On peut tenter de trouver des raisons, de dire "tu verrais la faune masculine que je côtoie, tu comprendrais" ou "je suis jamais tombée amoureuse et personne n'est jamais tombé amoureux de moi" que l'on ne répondrait pas, au fond, je crois, ou pas assez bien pour obtenir de la tranquilité. Parce qu'on aurait tôt fait de faire comme Kirikou et de demander encore "pourquoi ?". Est-ce que l'on peut répondre à la question "pourquoi tu n'es jamais tombé(e) amoureux/se ?". Je ne crois pas, même si pour ma mère la réponse est sans doute que je suis trop égoïste pour que ça m'arrive. Mais enfin, je n'écris pas cet article pour me plaindre, sinon je ne l'aurais pas titré d'un sujet de philo du bac.

Demander une raison au célibat signifie donc qu'il faut une raison pour être en couple (autre que l'amour, j'entends, puisque l'absence d'amour qui est une raison évidente du célibat n'empêche pas de poser la question (je sais pas si je suis claire)). Et, si on couple ça à l'autre pression sociale que constitue pour les femmes et les couples la question des enfants on comprend assez bien : une raison de se mettre en couple c'est de faire des enfants (souvenez-vous, j'avais écrit un article Pourquoi fait-on l'amour ? ;P) et de perpétrer la race humaine, de lutter contre la peur de la dépopulation qui a duré une bonne partie de l'époque moderne et évidemment après les Guerres mondiales. Alors peut-être que je vais chercher un peu loin mais je crois qu'il y a de ça. Il suffit de voir les réflexions que se prennent les femmes qui arrivent à l'âge moyen du premier enfant : "tu as vingt-sept ans, quand même", par exemple. C'est irrationnel. Nous sommes bientôt neuf milliards sur cette pauvre planète alors la race humaine ne va pas s'éteindre parce qu'une poignée de femmes refuse de se reproduire.

Pourquoi demander la raison ? Y en a-t-il une, d'ailleurs ? Je veux dire... si je peux comprendre qu'on n'ait pas besoin d'être amoureux pour faire l'amour et les avantages qu'il y a, je comprends mal l'intérêt de se mettre en couple si l'on n'aime pas. Pourquoi me mettrais-je en couple si je n'aime personne ? D'ailleurs faut être deux pour être en couple (c'est un peu ce que veux dire le mot) je signale au passage, alors pourquoi le problème viendrait de moi ? Ai-je besoin d'une autre raison que l'absence d'amour à mon célibat ? La raison ne peut vraiment pas faire entrer l'amour dans l'entendement des gens ? La raison ne peut pas rendre raison de tout, dans ce cas (c'était un peu couru d'avance, d'ailleurs, comme réponse (ils se compliquent la vie, les philosophes)).

Ai-je raté ma vie, ma vie adolescente, ma vie de jeune femme, parce que je n'ai pas eu d'amour estival ou même d'amour tout court, que je n'ai échangé mes bactéries buccales avec personne et ne me suis pas faite déflorée à l'âge moyen qu'est dix-sept ans ? Le couple doit-il être un but ? Il semble... dans l'inconscient de beaucoup de personnes, y compris dans le mien malgré ce que je veux bien me faire croire à moi-même, d'ailleurs... C'est parce que c'est la normalité d'être amoureuse/x et en couple que j'ai besoin d'une raison pour être célibataire. D'ailleurs on a demandé à ma cousine si elle faisait exprès de l'être. On cherche à rationaliser le célibat. Mais peut-on rationaliser l'amour ? (question cucul, je sais, je sais...).

Ma réponse "parce que ça ne m'intéresse pas" est aussi intéressante en elle-même, d'ailleurs. Parce qu'elle m'a permise d'être tranquille, de donner une raison à la raison. Si ça ne m'intéresse pas alors ça veut dire que sciemment je cherche à ne pas être en couple, donc que je ne pose le regard sur personne et que je ne me préoccupe pas de savoir si on me regarde ou pas. Comme une fuite, un renoncement à la recherche et aux efforts... Tout ce que la raison peut comprendre. Je pense que si j'avais dit "parce que je suis jamais tombée amoureuse" je n'aurais pas fait taire ma mère. Parce que ce n'est pas une "raison finale" : on peut encore enchérir un "pourquoi". Donc ma réponse donne une raison que la raison puisse comprendre et dont elle puisse rendre raison. Un truc raisonné, raisonnable. Je ne saurais pas vraiment aller plus loin dans l'analyse, mais je trouvais intéressant de le soulever.

Voilà. C'était ma participation décousue et désorganisée aux articles sur l'amour (je fais ce que je peux).

Qu'en pensez-vous ? Ressentez-vous ce genre de pressions ?

Source photo – arkaitz etxeberria photography

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mercredi 7 juin 2017

L'ambition face au réalisme

Bonjour !

Au début je voulais titrer "et après ?" de la question que ne cessent de poser mes parents, ou "le futur" mais, finalement "l'ambition face au réalisme" tire précisément l'essence de mon problème (au premier sens du terme). Il y a quelques semaines, Joséphine de La Plume Grise écrivait un article pour faire part de ses doutes concernant son orientation, son avenir, la direction qu'elle devait donner à sa vie après sa Licence, etc. Cet article a trouvé une certaine résonance en moi parce que je suis dans une situation similaire.

Hier on nous a envoyé par mail notre moyenne de l'année ; avec un peu plus de douze j'ai mon année et avec elle ma Licence d'Histoire et se pose la question de ce que je vais faire maintenant. Au début, il n'y avait pas beaucoup de doutes : école de journalisme, d'ailleurs c'était bien pour ça que j'avais choisi une Licence d'Histoire... je le croyais. En fait, quand mes parents m'ont fait la remarque, je me suis rendue compte que sans doute ce n'était pas la vraie raison. J'ai choisi l'Histoire pour moi, parce que j'avais envie, parce que j'avais le pressentiment que ça me plairait et que ça me servirait pour mes romans et par chance c'était une voie d'accès aux écoles de journalisme... Au final, si je m'étais vraiment renseignée pour faire une voie béton pour le journalisme j'aurais sans doute choisi une autre voie ; il y a des facs qui proposent des filières avec des liens faits avec le journalisme. Mais au début il n'y avait pas de doutes : Licence puis concours puis école de journalisme puis au boulot. Sauf qu'en trois ans j'ai eu le temps de changer, d'évoluer et de m'intéresser à de nouvelles choses.

Comme au sport. Seulement c'est un peu tard pour passer le concours de Lille pour une formation en journalisme sportif. Je n'ai absolument pas les connaissances générales pour réussir le concours et absolument pas le temps, matériellement et hors les autres occupations, pour combler le gouffre de mon insavoir (pas sûre que le mot existe). J'ai regardé les annales et je ne peux pas répondre aux questions précises : je ne peux pas redonner leur numéro de maillot aux athlètes (qui ça intéresse, d'ailleurs ? :P). Je n'ai presque pas suivi l'actualité cette année, donc je suis ignare. Ignare parmi ceux qui se seront préparés de leur côté, parmi ceux qui auront eu la prépa en ligne, parmi ceux qui sortiront d'une Licence option journalisme dont la dernière année est exclusivement réservée à la préparation des concours. Autrement dit je n'ai absolument aucune chance de réussir ces concours. Et je n'en ai pas non plus envie. Je n'ai pas envie de reprendre les études.

C'est sans doute là que ça coince. Parce que l'on attache beaucoup d'importance aux études, en témoigne l'entrée en matière de Joséphine : "Un titre presque… affolant, je l’admet !" (elle titrait alors : "et si j'arrêtais mes études ?"). Le plan pour moi c'est un Service Civique en radio (on y croit) et même si je n'en trouve pas je pourrais sans doute continuer de travailler dans la radio où je suis actuellement bénévole. Et là vient la grande question : et après ? Bonne question. J'y ai pas trop réfléchi, à vrai dire. Je voudrais bien devenir Maître Chien, mais très concrètement je suis au point mort physiquement. Et après... Après j'envoie des CV à tours de bras et croise les doigts ?

J'ai fait une espèce de test sur Studyrama. Je suis "entreprenante" à huit (sur huit apparemment) et "réaliste" à deux virgule soixante-quinze. C'est tellement vrai... ! Je sais que je ne suis pas réaliste, que les plans ne sont pas réalistes, que mon ambition je peux sans doute la ranger dans ma poche parce qu'en vrai je n'aurais pas les moyens de la réaliser, que les choses ne sont pas comme dans un rêve et que le hasard (d'ailleurs je pense que rien n'arrive par hasard) ne pousse pas toujours dans la direction que l'on souhaite. Mais seulement, voilà, tout le problème est là : si je me range au réalisme je me range aussi au pessimisme. Parce que la version réaliste c'est la version résignée. Si je reviens au réalisme je peux me suicider tout de suite et encourager tous celles et ceux de ma génération à le faire.

Bien que l'on soit attaché au diplôme dans notre pays une Licence en Sciences Humaines ne sert pas à grand-chose (bien que ce soit très enrichissant), et même en poursuivant les études il n'est pas dit qu'on trouve du travail avec un Bac+5 parce que les entreprises et autres organismes demandent souvent deux ou trois ans d'expérience qu'aucun ne veut être le premier à donner : c'est un cercle vicieux duquel il est difficile de sortir. Pas de travail ça veut dire pas de logement, pas d'indépendance. Ça et le fait que je sois une jeune femme (donc biologiquement apte à avoir des enfants) et je peux toujours courir pour trouver un emploi rapidement. Si je me range au réalisme je me range aussi au fatalisme (sans juste-milieu, c'est sans doute malheureux xD).

Je crois que l'on ne peut pas être à la fois entreprenant et à la fois réaliste et que c'est pour ça que le fossé entre les deux résultats du test est si important. Je crois qu'au fond aucun ambitieux ne peut vraiment prétendre être réaliste parce que quand on veut faire de grandes choses on pense grand et on pense simple (ça veut pas dire facile) à la fois. L'argument selon lequel "les choses ne sont pas si simples" me laisse un peu béate. Parce que ça veut dire que si c'est pas simple c'est dur (en fait "complexe" mais comme on confond "simple" et "facile"...) et que si c'est dur on n'y arrivera pas et que donc pourquoi commencer, après tout ? Sauf que ceux qui réussissent ne pensent pas comme ça. Je ne connais personne ayant réussit en ne voulant pas réussir. Parfois les choses ne sont pas simples parce qu'on n'a pas envie qu'elles soient simples et que c'est mieux de rester à l'immobilisme que de se lancer sur le chemin, de faire le premier pas de la longue route éreintante.

Je ne sais pas où je serai dans un an (en fait je ne sais même pas où je serai en Septembre), je ne sais pas ce que je ferai, je ne sais pas si je me résoudrai à me lancer dans des études de journalisme, si je trouverai du travail sans malgré toutes les personnes qui disent que si on peut atteindre le journalisme de cette manière il ne vaut mieux pas tenter, si je ferai tout à fait autre chose... Je n'en ai aucune idée. Et à vrai dire ça ne m'inquiète pas plus que ça. Pas parce que je sais pouvoir retourner chez mes parents et vivre à leurs crochets, pas parce que je compte sur les bonnes rencontres aux bons moments (quoique) mais parce que la vie.

On peut planifier tout ce qu'on veut à plus ou moins long terme, au final les choses changent. Nouveaux intérêts, nouvelles rencontres, nouvelles opportunités. La vie. Des choses que l'on ne contrôle absolument pas.

On nous demande de savoir de plus en plus tôt ce que l'on veut faire et sans erreurs. Jamais. Sauf que l'erreur est mère de réussite. L'échec c'est l'expérience et l'apprentissage, autant de soi que des autres. Et Macron qui veut empêcher les bacheliers scientifiques d'aller en littéraire à la fac... on aura tout vu. On ne peut pas savoir sans faire d'erreur, ou même sans parler d'erreur sans changer d'avis. J'ai une amie qui n'est pas du tout passionnée par ses études, qui a redoublé plusieurs fois au cours de sa scolarité, et qui pourtant est loin d'être con parce que quand elle veut elle peut. Elle s'intéresse au monde du tourisme mais elle s'y est intéressée relativement tard et je pense surtout qu'elle n'aime pas du tout les études. J'ai une autre amie qui a eu un gros moment de doute sur ses études, sur le fait de peut-être pas travailler dans leur branche mais de faire autre chose. Une autre qui s'est intéressée trop tard au métier de gendarme pour réussir les épreuves physiques et qui a dû se réorienter. J'ai un ami de collège avec qui je parle assez rarement mais qui a changé plusieurs fois de réorientation en plusieurs années. J'ai une des camarades avec qui je travaille à la radio qui ne sait pas du tout ce qu'elle veut faire. Au final quand je regarde dans mes relations il n'y a que deux personnes sûres d'elles qui s'engagent sur leur voie sans ciller. Proportionnellement ça pèse lourds.

Alors c'est sans doute naïf, irréaliste, bête à manger du foin, mais j'ai décidé de ne pas m'inquiéter de ce que je ferai dans un an. Je verrai. Et bizarrement cette position ne me gêne pas du tout alors que je suis plutôt une stressée de la vie x) J'ai décidé d'attendre et de voir. Je vais faire des expériences, rencontrer des gens (l'épreuve d'une vie pour moi haha xD), et je verrai. Parce que de toute façon on peut faire tous les plans qu'on veut au final en douze ou dix mois on a l'opportunité de rencontrer des gens, de découvrir des choses, et de changer d'avis, alors tous les plans peuvent être renversés en trois minutes comme autant de quilles. Je décide de voir. J'ai confiance, bizarrement. Pas particulièrement en moi, mais en la vie. Elle peut être franchement mesquine, mais j'ai la conviction que rien n'arrive pas hasard alors je décide d'attendre et de voir. Une attente active mais une attente quand même. C'est pas que mon avenir m'intéresse pas, ou m'inquiète pas (quoique) (si je regarde mes notes, mes diplômes, etc., j'ai toutes les raisons de m'inquiéter parce qu'avec une Licence d'Histoire on fait que dalle) mais je décide de me laisser porter par les vagues.

Je choisis l'ambition au réalisme.

Qu'en pensez-vous ? Comment s'est passée votre orientation ?

Source photo – Ludwig Favre

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