dimanche 28 mai 2017

On riait mieux avant (?)

Bonjour !

Je suis tombée tout à l'heure sur des extraits de l'interview que Cyril Hanouna a donnée au JDD. Je ne souhaite pas revenir sur cette affaire de canular qui n'a malheureusement pas fait rire que lui mais il y a quand même quelque chose qui m'a interpellée (pour pas changer). Il a dit notamment que, aujourd'hui, le sketch de Pierre Desproges sur les juifs ne ferait plus rire et il me semble que c'est un type d'argument que l'on rencontre assez souvent consistant à dire que l'on "riait mieux avant", en gros, et qu'aujourd'hui on a un humour trop édulcoré, trop gentil, pas assez noir, trop politiquement correct, etc. Sauf que pas de chance, il se trouve que j'ai eu deux cours cette année qui me donnent des clefs pour réfléchir à cet argument. J'ai eu un cours sur les mémoires de la guerre (que j'ai relu rien que pour vous (félicitez-moi :P)) et un cours sur le théâtre grec antique (si, ça a un rapport). Du coup, moi, cet argument de "Desproges aurait pas pu faire son sketch" comme preuve qu'aujourd'hui on ne sait pas rire ça me chiffonne.

Très sincèrement, ce sketch de Pierre Desproges, je ne le connaissais pas. Mais par chance et comme sur internet on trouve de tout j'ai pu remettre ma culture à niveau. Eh bien vous savez quoi ? Cyril Hanouna a tord : j'ai ri. Évidemment il y a des références que je n'ai pas, des noms que je ne connais pas, et donc des rires qui ne me sont pas accessibles (je vais y revenir) : mais j'ai ri, c'est le premier point de ma réponse.

Le deuxième point c'est qu'une pièce de théâtre – ou un spectacle d'humour – s'inscrit dans un temps donné, avec un public donné, un contexte, etc. Il me paraît donc important de remettre un peu ce sketch dans une partie de son contexte politico-sociétal. Sur la chaîne Youtube où je l'ai trouvé, il était indiqué qu'il a été joué au théâtre Grévin en 1986. En 1986 nous sommes quarante ans après la guerre. Cela fait que l'on doit diviser le contexte en deux branches : premièrement la branche du public : quarante ans après la guerre le public a, sans doute pour une large part, des souvenirs de la guerre (soit sous forme de souvenirs personnels soit sous forme de souvenirs familiaux) ; secondement la branche mémorielle : de quoi se souvient-on en 1986 ? C'est là que mes cours sur les mémoires des guerres interviennent.

Il faut bien se rendre compte que, dans l'après-guerre et jusqu'aux débuts des années 1980 quand on parle de "déporté" on parle des résistants déportés. Ce n'est que progressivement que l'on glisse vers le déporté juif, avec aussi le film Shoah, en 1985. Dans la même période, en 1987, c'est le premier procès depuis un moment d'un officier allemand duquel on a pu empêcher le suicide : Klaus Barbie. Voilà, pour ce qui est de la France, dans les années 1980, on en est là (il y a aussi une série télé qui sort en Allemagne et aux États-Unis notamment, en 1978, et qui fait un choc). C'est dans ce contexte-là que Pierre Desproges fait son sketch. Avec un public donné, à un moment donné. La lecture et la réception d'une pièce de théâtre – ici d'un spectacle – se fait d'une certaine manière à un certain moment. Notre prof nous parlait de la pièce grecque Les Perses qui a été représentée à Athènes huit ans après les guerres médiques. Donc le public, les spectateurs, avaient souvenir de la guerre. Si on joue cette pièce aujourd'hui c'est une "pièce-musée", parce que le public ne sera pas dans les mêmes dispositions qu'à l'époque. De là il peut être intéressant d'adapter la pièce (par exemple, quand des noms de soldats sont cités, mon prof avait fait citer par son acteur des noms de soldats états-uniens morts pendant la guerre d'Irak si je ne m'abuse).

Le public de 1986 n'est pas le même que le public d'aujourd'hui qui, pour une large part, n'a jamais vécu la guerre et qui, pour ce qui est des petits-enfants ou arrière-petits-enfants, n'ont même plus la mémoire familiale de la guerre. Le contexte mémoriel n'est pas non plus le même. De ce fait non seulement on perd du rire sur une méconnaissance du contexte (certains noms que je ne connaissais pas) mais en plus nous ne sommes pas dans les mêmes dispositions psychologiques.

Un humoriste, d'autant plus quand il écrit sur des sujets graves comme ça peut être le cas de Yassine Belattar, Jérémy Ferrari ou même Élie Semoun, s'inscrit dans un contexte d'actualité et d'ailleurs Élie Semoun, invité dans Quotidien l'autre jour, disait comment il introduit le sujet une fois qu'il est sur scène (à base de jeux de mots) histoire de détendre un peu son public. Il faut mettre le public dans de bonnes dispositions et avoir conscience du contexte. Sans doute que dans vingt ans ces sketchs-là ne feront pas rire les personnes qui n'auront pas connaissance de leur Histoire contemporaine.

Du coup ça me paraît un peu facile de dire qu'aujourd'hui Pierre Desproges ne pourrait plus faire son sketch. Je ne vois pas en quoi, et j'ajouterais que, sans doute, comme les humoristes s'adaptent au contexte, il ne l'écrirait peut-être pas de la même manière. Aujourd'hui il me semble que l'humour autour des juifs est un peu différent. Si loin de la guerre on ne fait plus de sketch entièrement dédié – en tout cas il ne me semble pas pour ce que j'en sais – et on préfère distiller quelques blagues au détour d'une phrase. En revanche on dédie des passages complets au terrorisme.

Prétendre que l'on riait mieux avant, qu'aujourd'hui l'humour s'étiole, d'édulcore, sous prétexte que les sketchs d'il y a trente ans sont différents de ceux d'aujourd'hui c'est oublier qu'une pièce de théâtre ou un spectacle d'humour est de l'art vivant, qui est aussi fait en fonction du public. Pire... ! Se dédouaner d'une mauvaise vanne, d'un raté, se victimiser en disant "mais de toute façon on rirait mieux avant" en prenant à témoin des humoristes de la génération précédente c'est d'une part faire comme si l'on n'était pas fautif et refuser de reconnaître ses tors en disant "c'est pas moi c'est les autres" (comme le réalisateur de Gangsterdam) et d'autre part ignorer son public et le contexte. Je crois que, pour faire de l'humour noir, il faut un capital-sympathie.

J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur le fait que je pense que l'on peut rire de tout, donc je ne développe pas – mais si vous voulez ouvrir le débat dans les commentaires je répondrais sans problème :) Quoi qu'il en soit je ne pense pas que l'humour se délite, il suffit de voir que des humoristes comme Élie Semoun, Yassine Belattar ou Jérémy Ferrari s'emparent de ce genre de sujets un peu difficiles comme le terrorisme, la mort, l'homosexualité, etc. Et puis... en cherchant une photo pour illustrer, je suis tombée sur un article qui citait des passages du fameux sketch de Desproges pour démontrer le fait que maintenant ça ne passerait plus. Alors-alors-alors... je crois que je l'avais déjà dit dans un article mais : le ton. Nous sommes bien dans un spectacle vivant et c'est le ton, qui fait tout. Même aujourd'hui si vous lisez certains passages des sketchs de Jérémy Ferrari vous vous demandez où vous êtes tombés. Mais le ton.

Se pose aussi la question de l'universalité de l'humour et les historiens se sont demandés si on pouvait rire à ce à quoi riaient les Romains (dans le contexte de l'Histoire des émotions) et certains d'entre eux ont aidé Jim Bowen à faire un spectacle avec seulement des blagues anciennes.

Je ne pense pas que l'on riait mieux avant. Le thème de la décadence des plus jeunes est tellement vieux que Socrate le portait déjà, c'est vous dire ! Je pense juste que l'on riait différemment, étant entendu qu'un art vivant fait aussi en fonction de son public et de tout un contexte social. Et je pense que c'est trop facile de se dédouaner en disant que de toute façon maintenant "on ne peut plus rien dire".

Qu'en pensez-vous ? Riait-on mieux avant ?

Source photo – auteur inconnu

Rendez-vous sur Hellocoton !

4 commentaires:

  1. Coucou Lew ! (enfin, Melgane maintenant ;))

    Ça fait super longtemps que je suis pas venue ici... enfin même si je te lisais parfois, je ne laissais pas forcément de commentaire... honte à moi !

    Voilà, juste pour te dire que je passe encore te lire de temps en temps (et aussi que comme je suis en vacances je vais pouvoir te lire davantage à nouveau =D).

    Et aussi : je suis d'accord avec ton point de vue au sujet de l'humour avant/aujourd'hui. Je trouve même qu'il y a un retour important de l'humour noir bien trash depuis quelques années, et c'est tant mieux. L'humour sert aussi à choquer et à faire prendre conscience sur certaines choses...

    Voilà.

    A très bientôt !

    Lena

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oulala oui, ça fait longtemps !

      Non, ce n'est pas une honte, si je me fie aux nombres de vues par article et au nombre de commentaires tu es loin d'être la seule, haha ;) En tout cas ça me fait plaisir de savoir que tu continues de me lire ! :D

      C'est vrai que du coup je n'ai pas abordé cette question-là comme on était un peu loin du sujet mais oui, l'humour noir doit servir à faire prendre conscience des choses (et pas à se moquer méchamment de qui que ce soit).

      Supprimer
  2. L'humour (et surtout l'humour noir) est une façon de faire face à ses propres peurs ou questionnements. ça soulage, on évacue, on (re)vit l'espace d'un instant déconnecté de la réalité tout en y étant rattaché. (je sais pas si c'est clair...)

    RépondreSupprimer

Un petit mot ? :)