mercredi 15 mars 2017

Les jeunes, tête de Turc

Bonjour !

Le singulier de "tête de Turc" est tout à fait volontaire. Je l'ai choisi car souvent on parle des "jeunes" comme d'un seul bloc, un entier auquel on assigne des traits qui leurs sont inhérents, comme autant d'attributs (pour paraphraser l'introduction du premier chapitre de Jeunesse oblige co-dirigé par Ivan Jablonka et Ludivine Bantigny*). J'y ai repensé en entendant un reportage ce matin sur RTL. Je me préparais à partir à la fac, en toile de fond ça blablatait sur les déchets en nombre considérable qui sont jetés dans les champs, quand, tout à coup, on entend une dame dire un truc du genre "je ne sais pas si les jeunes se rendent compte de ce qu'ils font" ou "les jeunes ne se rendent pas compte". Je ne sais pas si c'est dû à mon mauvais caractère, ma mauvaise humeur, ou un peu des deux à la fois, mais j'étais révoltée (et je ne suis toujours pas calmée ! xD) (je me soigne, rassurez-vous !).

C'est trop facile. C'est trop facile de dire "les jeunes ci, les jeunes ça", "c'est la faute des jeunes". Les jeunes sont au chômage parce qu'ils ne veulent pas travailler, les jeunes se fichent de la politique, les jeunes se fichent de tout de toute façon..., les jeunes jettent leurs déchets dans les champs, les jeunes, les jeunes, les jeunes... C'est trop facile. Comme si avec l'âge on prenait forcément de la sagesse. Comme si les jeunes étaient tous cons et incapables de réfléchir. Comme si les jeunes, parce que jeunes, ne pouvaient pas savoir, "pas comprendre". Mes parents me disent ça souvent. Ils savent mieux que moi, ils sont plus vieux, je n'ai rien vécu. Mais je me souviens un jour avoir lu un proverbe ou une citation (j'essayerai de retrouver, je pense savoir où j'a vu ça) qui disait en gros qu'apprendre de ses erreurs c'était bien mais apprendre des erreurs et des expériences des autres c'était mieux. Ce n'est pas parce que j'ai vingt ans que je ne sais rien.

Les jeunes, les jeunes, les jeunes... c'est trop facile de s'en prendre aux jeunes ! Je vous l'ai dit dans un article il y a quelques temps : j'aime les jeunes ! Et je vais vous dire : les jeunes ne se fichent pas de tout, ils ont envie de s'exprimer et de dire. Les jeunes ont envie de réussir, je pense ; simplement, quand on ne vous fait pas confiance et qu'on vous stigmatise, ce n'est pas simple.

Et puis d'abord "les jeunes" ça ne veut rien dire. Je vais citer de nouveau Jeunesse oblige : "Il n'est que trop fréquent de voir associés à « la jeunesse » propriétés et qualités, vices et vertus, qu'on lui assigne comme autant d'attributs. Dans cette hypothèse, d'anhistorique, la catégorie devient vite asociale, parce que pensée hors des différences et divergences qui innervent la société et font sa complexité. C'est là que la méfiance des historiens, et plus généralement des sciences sociales, prend naissance : dans le refus d'un essentialisme, qui fait de jeunes « les jeunes » et des jeunes « la jeunesse ».". "Les jeunes" ça ne veut rien dire. Il y a les jeunes des quartiers défavorisés, des classes moyennes, des classes supérieures ; les jeunes filles et les jeunes garçons ; les jeunes blancs et les jeunes non-blancs (terme que je n'utilise pas pour ne pas dire "noirs" mais pour mettre dans un seul mot Noirs, Arabes, Asiatiques, métisses, etc. plutôt que de faire à chaque fois l'énumération). Vous ne grandissez pas pareil quand vous êtes victime de discrimination (que ce soit pour une couleur de cheveux, un poids, une couleur de peau, un handicap, une orientation sexuelle, etc.) que quand vous ne faite partie d'aucune minorité. "Les jeunes" ça ne veut rien dire.

"Les jeunes" ne sont pas plus responsables de la pollution des champs que les autres.

Les jeunes ont effectivement encore des choses à apprendre, beaucoup de choses. Mais l'idée qui consisterait à dire que parce qu'ils sont jeunes ils ne savent rien et que donc les adultes et les anciens savent mieux parce qu'ils sont vieux et que donc les vieux sont sages et n'ont plus rien à apprendre de personne est stupide. On a toujours des choses à apprendre des autres. Jusqu'à la mort. C'est trop facile de mettre sur le dos des jeunes tous les actes irresponsables...

J'aime pas les gens mais j'aime les jeunes et j'aime pas quand on s'en prend aux jeunes parce que souvent il n'y a pas d'argumentation derrière. On critique les jeunes parce qu'ils se prennent en selfie, comme s'ils étaient la seule tranche d'âge narcissique, alors qu'en réalité, pour reprendre un article d'Anne Dizerbo** dont je me suis servie pour préparer notre émission sur les réseaux sociaux, on se rend compte que "les jeunes" publient beaucoup de photos de groupes. Et notre invitée de l'émission, qui a fait deux recherches sur les jeunes et les réseaux sociaux, s'est rendue compte que souvent, dans son échantillon, plus les filles publiaient d'images d'elle et plus elles avaient une mauvaise image d'elles-mêmes. C'est facile de critiquer les jeunes... les jeunes narcissiques, les jeunes fainéants, les jeunes qui polluent, les jeunes délinquants, les jeunes qui plongent dans la décadence, et les jeunes ceci, et les jeunes cela...

Je ne suis pas d'accord. C'est trop facile.

Laissez-nous tranquille ! On n'a rien fait de mal ! x)

J'ai l'impression qu'il y a peu de fond dans mon article, et qu'il n'est pas très organisé, mais disons que s'il y avait quelque chose à retenir ce serait que quelques jeunes ne représentent pas tous les jeunes et que tous les jeunes ne représentent pas "la jeunesse" et que cette idée qui consiste à dire que les jeunes sont hors des diversités de la société est idiote, comme on trouve idiote aujourd'hui la peur des hommes d'un "vote féminin" quand les femmes ont obtenu le droit de vote.

Les jeunes sont divers.
Si vous voulez nous critiquer, au moins ne faites pas de nous une tête de Turc mais des têtes de Turcs.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Thomas Jouhannaud

*Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka (dir.), Jeunesse oblige, Paris, Presses Universitaires de France, « Le Noeud Gordien », 2009
**Anne Dizerbo, « Facebook, snapchat : instances de biographisation partagée », Le sujet dans la cité, 1/2016 (Actuels N° 5), p. 129-142

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4 commentaires:

  1. J'en pense qu'on veut nous faire grandir beaucoup trop vite...

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    1. Tu crois ? C'est vrai qu'en un sens on veut nous faire entrer vite dans le monde du travail, et on veut nous faire choisir vite une voie... Mais en même temps on n'encourage pas la prise de parole, on dit "vous êtes trop jeunes pour comprendre" etc.... Donc au final je ne sais pas...

      (Est-ce que tu as vu le mail que je t'ai envoyé hier ?)

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    2. En fait c'est très contradictoire au final :/ ...

      ( naaaan je vais vuar ! )

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    3. Tout à fait ! Je pense que d'un côté il veulent effectivement des travailleurs pour remplacer les gens qui partent à la retraite et du travail comme entrée dans la "vraie vie" et donc la vie où on peut comprendre des trucs (le moment où on est censé avoir une prise de conscience du type grande révélation divine "aaaaaaaaaaaaah... Oooookééé... mais ils avaient raisooooon en vraaaaaiiiiiii, la vache ! si j'm'attendais à ça !". Et donc d'un autre ils ne nous donnent pas la parole parce que, comme on n'est pas dans la vie active et que donc on ne sait pas (un peu comme les non-initiés des cultes à mystères dans l'Antiquité, en somme) ben on a juste le droit de fermer notre gueule...

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