vendredi 31 mars 2017

Ce que nous croyons dire n°3 : le cas de l'humour

Bonjour !

J'ai déjà fait deux articles dans cette série (ici et ici) et un article (un peu vieux, que je n'ai pas relu, me contentant de retirer une image qui ne fonctionnait plus) sur l'humour, mais je reviens parce que j'ai été assez embêtée par la réponse que le réalisateur de Gangsterdam a faite aux polémiques ce soir dans Quotidien. Qu'on soit bien d'accord : je n'ai pas vu le film (rien que la bande annonce m'a faite comprendre que ça ne me plairait pas) mais comme je ne vais pas parler directement du film ça ne pose pas de problèmes. Je vais parler de cette réponse du réalisateur que j'ai trouvée à côté de la plaque.

En gros, si vous n'avez pas suivi (comme moi avant l'annonce des titres de Quotidien ce soir) le film Gangsterdam fait polémique à cause des blagues lourdes sur le viol, sur l'homosexualité, à cause de la mise en scène d'un viol, etc. Je n'ai pas vu les scènes incriminées donc je ne peux pas vous parler du contexte, du ton, etc. même si j'ai une vague idée de la question : de toute façon ce n'est pas le sujet. Les critiques sur le film portent sur la manière dont sont traités ces sujets or ce n'est pas à ça que le réalisateur répond.

Il a dit, en substance, que l'on n'allait pas commencer à interdire des sujets dans des comédies, que les ados ne sont pas cons mais a ajouté que si les gens ne comprennent pas son humour et sont fermés d'esprit ce n'est pas de sa faute (donc les gens sont cons sans l'être) et, formidable rhétorique, a ajouté que cette manière de rejeter ce que l'on ne comprend pas est similaire au processus du racisme. Hallucinant. Alors-alors-alors...

Pour qu'on soit d'accord dès le début je voudrais rappeler que je n'ai rien contre l'humour noir, bien au contraire ! J'aime Jérémy Ferrari, quand une amie m'a rapporté que Gaspard Proust a dit que les handicapés ont de la chance parce qu'ils ont des toilettes aussi grandes qu'un appartement à Paris ça m'a fait rire, j'use moi-même de l'humour sur des sujets sensibles : pas de soucis. Je suis féministe et ça ne me gêne pas que l'on fasse des blagues sexistes tant que c'est de l'humour (et pas un pseudo-humour pour tenter de dissimuler une misogynie latente). On peut faire des blagues en ma présence sur les Noirs, les Arabes, et qui on veut, je ne vais pas crier à la discrimination. Seulement, comme disait Yassine Belattar à une conférence du Monde Festival l'année dernière, rire de tout c'est rire avec les gens et pas contre eux.

Le problème c'est qu'apparemment ce film, au lieu de rassembler les gens, et de faire rire les homosexuels, les juifs, les Arabes, etc., tous ensemble, a juste vexé un tas de monde : ce n'est donc pas de l'humour puisqu'il divise et vexe. Le problème ce n'est pas que le film aborde des sujets sensibles, c'est qu'il les traite mal. Il mal traite et maltraite. Il n'est pas question ici de décider de quoi on peut rire ou pas, sur quoi on peut faire des comédies ou pas, ce n'est pas la question. La question c'est que les blagues lourdes de ce film ont vexé des gens au lieu de les rassembler, a semblé trash et trop premier degré. Je ne dis pas que c'était voulu – parfois ce que les gens comprennent ce n'est pas ce que l'on a voulu dire – mais l'important ce n'est pas l'intention : c'est la perception. Je me fiche de savoir sur quoi vous voulez rire. Ce qui m'intéresse c'est que la réalisation finale soit drôle (et je suis bon public, vraiment, j'adore rire, je ne suis pas difficile). Parfois des humoristes se loupent. Verino, avec une vidéo qui était apparue transphobe ; Canteloup il y a quelques semaines sur Europe1 avec un passage homophobe qui ne m'avait pas du tout faite rire et qui apparemment avait fait polémique. Ce n'est pas grave de rater son coup, mais il faut le reconnaître au lieu de jouer les victimes de soient disant bien pensants.

Ensuite le coup de dire que si les gens n'ont pas ris c'est qu'ils n'ont pas compris, sont fermés d'esprits, et ne sont pas à l'aise avec ces sujets-là, c'est un peu facile. Je suis parfaitement à l'aise avec l'humour noir, merci. J'ai une amie bisexuelle et une autre homosexuelle et faire des blagues en leur présence ne gêne pas (et elles non plus). Je me porte très bien. Mais c'est plus facile de décrédibiliser son interlocuteur que de vraiment lui répondre, surtout à chaud, surtout vexé, surtout quand on s'attaque à son bébé, sa création, je peux tout à fait le comprendre.

Quant à dire que, si ceux qui critiquent négativement ce film le rejettent c'est qu'ils ne comprennent pas et donc sont dans le même schéma que les gens racistes... "Celui qui dit qui est", donc ? Bien-bien-bien...  de mieux en mieux. Je pense que les gens qui rejettent ce film ont parfaitement compris votre volonté et ont parfaitement compris le résultat. La chose malheureuse étant que la volonté et le résultat sont fâcheusement en décalage. Sans doute par maladresse, mais le résultat est le même : des gens ont été vexés.

Parfois, les choses que les gens comprennent ce n'est pas ce que l'on a voulu dire. La plupart du temps en fait, avec des décalages plus ou moins grands. Simplement parce que la manière dont je vais mettre des mots sur ce que je pense et ressens ne colle pas tout-à-fait à la réalité. Parce qu'un même mot peut avoir plusieurs échelles de sens. Quand je dis "j'ai faim" parce que j'ai un petit creux ce n'est pas pareil que quand je dis "j'ai faim" parce que mon ventre gargouille, et ce n'est pas la même chose que quand une personne vivant la famine dit "j'ai faim". Mais ce décalage-là, qui est problématique, l'est encore plus quand il s'agit d'humour noir parce que l'on peut rapidement vexer des gens, choquer, outrer, révolter tout un tas de personnes. Le problème ne réside pas dans les sujets que ce réalisateur a choisi de traiter mais dans la manière dont il les a traité et dans le fond qu'ont compris et perçus certaines personnes.

Je crois que se victimiser pour se défendre est la dernière des options à choisir.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Charlesnikon

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8 commentaires:

  1. Alors. C'est l'histoire d'un petit pois qui monte et qui descend c: <= je suis drôle. Mon histoire est drôle. Stp riez.
    De ce que dit ce bonhomme, c'est un peu comme ça que je le vois. Une raconte un truc incomplet, pour rire, mais c'est pas drôle. Et il demande à rire, parce que pour lui c'est de l'humour. M'voyez ?

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    1. Haha ! C'est si bien résumé ! Pourquoi je m'acharne à écrire de loooooooongs articles ? x)

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    2. Parce que dans ton long article tu as dit que l'humour pouvait rassembler les gens (parce qu'ils rient ensemble) tandis qu'une blague ratée les divisent (parce qu'ils rient contre les uns et les autres) et ça, c'était vraiment intéressant.

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    3. C'est gentil ! Mais paradoxalement ça me vient pas tout à fait de moi. C'est largement inspiré de Yassine Bellatar d'une part et, d'autre part, le réalisateur du film a lui-même dit que le cinéma était un, je cite, "sanctuaire" où les Noirs et les Blancs étaient ensembles. En gros, lui-même à toutes les clefs pour reconnaître son erreur mais il s'acharne à penser que ceux qui le critiquent sont cons, hystériques, aigris, et ont un problème avec les sujets sensibles... dans l'histoire c'est plutôt lui le fermé d'esprit !

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    4. C'est juste un mec qu'a pas envie de reconnaître qu'il s'est planté. Par orgueil ou tout ce que tu veux. Comme beaucoup de gens c'est difficile de dire "je me suis trompé" ou "j'ai eu tord". Après la question que je me pose surtout c'est "comment n'a t-il pas perçu que son humour allait trop loin / était mal foutu ?" (lui et tous ceux qui ont contribué au film d'ailleurs) Quelqu'un à t-il dit "ah oui mais là non quand même" ? Apparemment le film a eu le temps de faire et de sortir au cinéma donc... à voir si c'était pas encore pire à la base ou si ceux qui sont "cons" ne sont pas plutôt derrière l'écran que devant.

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    5. De ce que j'ai compris c'était un film de potes. Le producteur et le réalisateur avaient déjà travaillés ensemble, connaissaient Kev Adams qui lui-même connaissait l'un des acteurs... Je pense que le fait que ça soit un film de potes fait qu'ils n'ont pas vu que ça n'allait pas jusqu'à la sortie du film parce qu'ils étaient entre eux, avec leurs délires, avec le fait qu'ils ne connaissent, qu'ils savent qu'ils ne sont pas discriminants, etc. ou ne se considèrent pas comme tels. Du coup quand le film est sorti en salle il est en même temps sorti de la "bulle de potes" et du coup... ben boum.

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  2. Hello ! Je découvre ton blog et je trouve ton article très intéressant : rire de tout et surtout, rire ensemble, je n'avais jamais relevé, mais oui, c'est très vrai.

    Je suis dans le même cas que toi, j'aime l'humour noir (très noir) et je n'ai pas vu ce film qui me semble être fait de beaucoup de vannes que je ne gouterai pas forcément.
    A la décharge du réalisateur, dans le lot des gens vexés, il y a très certainement des aigris trop bien-pensants. Mais si ce film dit comique divise à ce point, c'est clairement que l'humour ne doit pas y être si bon que ça.
    Bref, super article,

    Bye

    Syhdaal

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    1. Merci :)

      Oui, bien sûr, dans le lot il y a certainement des aigris un peu coincés... mais si la polémique a enflé au point de s'élargir hors de ce groupuscule de personnes c'est qu'il y a un problème quelque part...

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