mardi 25 avril 2017

La virulence, l'anonymat, et les réseaux sociaux

Bonjour !

En 1667 se tenait le premier Salon devant accueillir les peintures des académiciens, en 1725 il s'installait dans le Salon Carré du Louvre et prenait le nom de Salon de Peinture, en 1745 un jury de sélection était mis en place à cause du grand nombre d'élèves et de tableaux. Dans ce Salon évoluaient des critiques d'art, aidés au cœur de ce foisonnement par une brochure leur indiquant seulement le nom des tableaux et des artistes ; à eux de se débrouiller pour tout retrouver. Vous vous demandez sûrement ce que je suis en train de vous raconter et pourquoi diantre je vous parle de peinture, de critiques, et de XVIIIème siècle dans un article sur les réseaux sociaux. Eh bien le mot-clef est "critique". Figurez-vous qu'en 1765 les auteurs des œuvres obtiennent que les critiques signent leurs critiques afin d'éviter qu'elles ne soient trop méchantes.

Je ne vous dis pas tout ça pour étaler ma science toute neuve qui avec un peu de chance (et ça ne tient qu'à moi) aura une longévité plus importante que la fin des partiels, mais parce que nous sommes précisément dans le sujet : l'anonymat, les critiques, la virulence... C'était il y a deux-cent-cinquante-deux ans. Comme quoi, on n'a vraiment rien inventé.

Quand la prof d'Histoire de l'Art nous a dit ça, ça a fait tilt dans ma tête, j'ai mis la phrase en gras, puis j'ai oublié et je l'ai retrouvée en relisant mes cours il y a deux semaines. Souvent on dit que le problème c'est que les gens se lâchent sur internet, que les réseaux sociaux sont vicieux, malsains... Mais je crois qu'il faudrait nous pencher là-dessus avec un peu plus de recul et de sérieux.

Tout comme nous ne sommes pas devenus narcissiques avec les réseaux sociaux et la possibilité de se prendre facilement en photo soi-même, les réseaux sociaux et les smartphones nous permettant simplement d'extérioriser et "d'extravertir" un narcissisme latent (si le narcissisme était né avec les réseaux sociaux, le mythe de Narcisse n'existerait pas !) ; les réseaux sociaux n'ont pas créés la méchanceté des gens, leur propension à agresser facilement les autres sur leurs idées, leurs œuvres, ou leur physique. Les réseaux sociaux ont permis un anonymat qui libère les gens, comme les compte-rendus du Salon le faisaient déjà il y a deux-cent-cinquante-deux ans (précisément ! :P). Et comme les pamphlets et autres libelles le faisaient déjà depuis longtemps. Les réseaux sociaux n'ont pas créé l'anonymat, ni ne l'ont permis dans un monde où il n'existait plus : ils ont été un nouveau territoire de l'anonymat, permettant un élargissement plus important d'un message.

Les réseaux sociaux n'ont pas créé des hommes méchants : ils leur ont permis de s'exprimer. Ils ne sont pas une hydre à huit tête, un monstre, une intelligence artificielle, une créature qui s'émanciperait de son créateur avec revanche : non ; ils sont simplement ce que nous faisons d'eux.

Le harcèlement scolaire existait avant les réseaux sociaux, et les réseaux sociaux lui ont permis d'entrer dans les foyers. Ainsi, on peut faire des réseaux sociaux une arme redoutable, meurtrière même, poussant au suicide. Ou on peut en faire un bras d'une activité bienveillante, sauvant du suicide, à l'image de cette histoire il y a quelques jours où, désespéré, un homme a mis sur Twitter un message assez équivoque disant qu'il allait se suicider. Les internautes se sont mobilisés pour le sauver, allant jusqu'à appeler le directeur de Twitter France pour avoir son nom et son adresse.

Les réseaux sociaux sont un outil, ils n'ont pas de volonté propre. Comme un couteau de cuisine qui peut à la fois nous aider à préparer de bon petits plats et à la fois nous aider à écourter la vie d'une personne indésirable (ce que je ne conseille pas au regard de la loi (et de la morale mais ça, ça vous regarde !) (cela dit "pas vu, pas pris !")) (je précise, sait-on jamais, que je n'encourage pas au meurtre, hein ! :P) ; les réseaux sociaux peuvent faire du mal comme ils peuvent faire du bien, à l'image des personnes qui les utilisent.

Accuser les réseaux sociaux de tous les vices de l'humanité est donc faux. Mais en plus ça apparaît comme une excuse pour ne pas dire que ce sont les humains qui sont complètement tarés, irresponsables, méchants, agressifs, insultants, intolérants à tous points de vue... Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui permettent des prises de paroles très limites : c'est l'anonymat (qui permet aussi à des personnes de parler de leurs problèmes sans peur du jugement, donc il a aussi ses avantages). Et l'anonymat n'a pas attendu les réseaux sociaux pour se faire une place dans nos sociétés. Et l'anonymat n'attire pas les humains : il a été créé par des humains qui n'avaient pas le courage, ou ne pouvaient pas, assumer leurs propos de leur nom.

Qu'en pensez-vous ?

Source tableau – Gabriel de Saint-Aubin, 1767

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lundi 24 avril 2017

Animosité

Bonjour !

A dire vrai je ne pensais pas écrire ce genre d'article... mais j'ai vraiment besoin de comprendre quelque chose alors je vais l'écrire. Il se trouve qu'avec les résultats d'hier ont été charriés tout un tas de sentiments négatifs de la part des gens qui n'avaient voté pour ni l'un ni l'autre des deux candidats qu'il nous reste. Si j'arrive à comprendre la déception, j'ai vraiment du mal avec l'animosité, l'agressivité, et ceux qui donnent des leçons en pensant avoir mille fois plus raison que les autres... Je ne sais pas si c'est moi qui m'entoure mal, mais parmi les gens de gauche (pas centre-gauche, une gauche franche) que je connais tous sont agressifs à divers degrés, remplis d'animosité envers les gens qui sont plus à droite qu'eux (et j'ai remarqué ça bien avant l'élection).

Je ne comprends pas. Je veux dire... je comprends que l'on ait pas tous les mêmes idées, que l'on ne croit pas tous en les mêmes solutions pour régler nos problèmes, que, avec nos expériences diverses, nos croyances profondes en ce que doit être l'égalité, le mérite, le travail, etc., on ne se retrouve pas tous dans la même ligne politique. Ce que je ne comprends pas c'est cette agressivité des personnes à l'égard de ceux qui sont plus à droite qu'elles... Une camarade de lycée, estampillée NPA, qui montait au créneau avec emportement à chaque fois que quelqu'un n'était pas d'accord avec elle, tentant par tous les moyens de convaincre l'autre (alors que je ne pense pas que ça soit le but d'un débat) ; une camarade de collège que j'ai fini par supprimer de ma liste d'"amis" Facebook parce que chacun de ses messages, bien que contre le racisme et pour la tolérance, était haineux, violent, agressif et que, quand je lui en faisais la remarque, elle s'énervait encore plus ; ceux qui laissent des messages sur Facebook d'où suintent une certaine hostilité à base de "le courant s'est éteint au pays des Lumières" et de "vive le pays des débiles" juste parce que tout le monde n'a pas voté comme eux ; ceux qui disent que Macron et Le Pen c'est pareil et qu'à quoi bon avoir Macron si c'est pour avoir Le Pen dans cinq ans (euh... gagner cinq ans ?) avec, de la même manière, une certaine hargne que l'on sent poindre... Je ne comprends pas.

Je ne comprends pas d'où ça vient, le pourquoi et le pour quoi, l'objectif, la cause, la raison... Je ne comprends pas. Je veux dire... comme je le disais à une blogueuse hier qui pensait que je cherchais à la convaincre, je crois que l'on ne peut pas convaincre les gens sur ce genre de sujets parce que, plus peut-être qu'avec tous les autres genres de sujets, on se fait un avis moins avec les mots qu'avec les expériences, les vécus, et les convictions profondes qui sont elles-mêmes basées sur l'expérience et le vécu et que, de ce fait, seule l'expérience peut modeler l'avis et le faire évoluer ou changer. Alors je ne comprends pas cette animosité. Je ne comprends pas qu'on me traite de débile parce que j'ai voté Macron et qu'on me donne des leçons en me disant que je vais pleurer dans cinq ans. Je ne comprends pas. La colère n'a jamais été un argument (Daniel Webster) et, c'est tout bête, mais j'ai beau être bienveillante je reste humaine et je n'ai pas envie d'écouter quelqu'un qui m'agresse. Je ne comprends pas... Pourtant je suis capable de comprendre et de concevoir et de conceptualiser beaucoup de choses, y compris le vote FN, mais cette agressivité, cette hargne, je ne la comprends pas et les quelques idées d'explications qui me viennent ne me satisfont pas.

Je me dis que peut-être que si ces gens qui prônent la tolérance sont incapables de tolérer que quelqu'un vote différemment c'est parce qu'ils ont l'impression qu'avec une autre personne que celle qu'ils ont choisie leur vie va s'empirer, s'écrouler ? J'ai l'impression que, dès que l'on est plus à droite qu'eux, ne serait-ce que de centre-droit, ils nous regardent comme des racistes esclavagistes prêts à écraser les autres pour devenir la personne la plus riche du monde. Alors je me dis que c'est peut-être ça la cause de l'animosité : ils sont contre les racistes et ces gens qui votent plus à droite qu'eux leur paraissent racistes ? Je ne sais pas, ça ne me paraît pas être ça, ça ne me paraît pas satisfaisant ; je ne comprends pas. Je n'ai même pas la capacité de m'agacer de leur hargne : je ne peux pas m'agacer de quelque chose que je ne comprends pas, dont je ne sais pas par quel bout le prendre, comment l'aborder. Mais ça m'embête. Ça m'embête parce que, au final, on veut tous la même chose, on veut tous un pays meilleur même si on ne pense pas aux mêmes solutions pour y parvenir et je ne comprends pas qu'au lieu de discuter ces gens soient juste prêts à nous lyncher et qu'au lieu d'essayer de comprendre un autre point de vue ils ne cherchent qu'à nous convaincre et à nous persuader. Mais comment convaincre quelqu'un si l'on ne comprend pas ce qu'il pense et pourquoi il le pense ? On ne peut pas.

C'est pour ça que j'ai souvent du mal avec les personnes très à gauche. Je trouve leurs idéaux et leurs valeurs tout à fait honorables, mais j'éprouve des difficultés avec leur comportement agressif (à différents degrés), leurs réflexions moqueuses et désagréables, presque condescendantes parfois.

Je ne suis pas agacée, je suis peinée et je ne comprends pas (ça on avait compris xD). Je ne comprends pas que l'on ne puisse pas discuter de manière posée et calme, réfléchie et apaisée, avec de la bienveillance et sans jugement, sans colère, sans hargne, sans animosité, sans agressivité. Je ne suis pas agacée, je suis désemparée, désorientée, je ne sais pas quoi penser de cette animosité, comment la prendre, comment la recevoir, et quoi en faire. Je n'en comprends pas les causes, je suis donc incapable d'y répondre (y compris par de la colère ou de l'irritation).

Alors, si vous faites partie des gens (de gauche ou pas, d'ailleurs) qui ont tendance à s'emporter et à devenir agressif quand on ne vote pas comme eux j'aimerais beaucoup que vous m'expliquiez (sans vous énerver) le pourquoi du comment de votre réaction parce que, véritablement, je suis perdue.

Qu'en pensez-vous ? Connaissez-vous des gens agressifs quand on aborde la politique ?

Source photo – Jean-Baptiste Rollin

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samedi 22 avril 2017

Les Français ne savent pas voter

Bonjour !

Je m'étais faite cette réflexion il y a un an je crois, peut-être plus, quand j'avais entendu dans un reportage un monsieur dire qu'il allait voter FN juste pour faire chier les politiques et que, en gros, il comptait sur les autres électeurs pour contrebalancer sa connerie. Je me la suis refaite hier à plusieurs reprises en lisant et commentant des articles sur le vote. Entre ceux qui votent FN juste pour montrer un ras-le-bol en espérant que ça ne passe pas, ceux qui votent contre une personne sans s'intéresser au programme, ceux qui cherchent l'homme providentiel, et moi qui me laisse avoir (et avec bonne humeur en plus) par la communication d'Emmanuel Macron (cela dit je ne trouve pas que son programme soit si mal que ça, je le sens bien !), je me dis que, vraiment, les Français ne savent pas utiliser leur droit de vote.

Voter FN pour montrer le mécontentement en comptant sur la responsabilité des autres électeurs ? Pourquoi pas, mais c'est oublier un petit détail : si tout le monde fait pareil, le FN passe, et potentiellement au premier tour, en plus. Pas très malin.

L'autre jour je lisais un article où la blogueuse disait qu'elle n'aimait pas Emmanuel Macron entre autres parce qu'il débarquait juste grâce à ses contacts, sans avoir exercé le moindre mandat. Je lui ai dit que ça, on s'en fiche, puisque le propre d'un chef d'équipe c'est de savoir s'entourer des personnes compétentes (et savoir prendre en compte leur avis) et pas de tout savoir lui-même sur l'économie, l'Hôpital, l'Éducation, etc. Un chef d'équipe n'a pas à tout savoir sur le bout des doigts, à maîtriser tous les sujets ; on n'attend pas plus de lui qu'il trouve les solutions en un claquement de doigt, inspiré par on ne sait quelle divinité obscure. Je pense qu'un bon chef c'est celui qui sait s'entourer, qui sait écouter ceux qui l'entourent, qui, à défaut d'avoir lui-même de l'expérience, est capable de tirer le meilleur de celle des autres. Il n'y a pas besoin d'être vieux pour ça, ou d'avoir déjà exercé soi-même. Beaucoup d'écoute et un peu de bon sens peuvent, à mon avis, suffire. Je ne dis pas que Macron est ce chef d'équipe gouvernementale que l'on attend, ni qu'il ne l'est pas : je dis que l'attaquer sur l'absence de mandat est un peu bancal dans le sens où ce n'est pas parce qu'on a exercé un mandat qu'on a fait du bon boulot, ou qu'on a fait du bon boulot à l'échelle locale que l'on fera de même à l'échelle nationale. Tous les bons joueurs de foot ne font pas de bons entraîneurs et tous les mauvais de mauvais entraîneurs. Je crois qu'on vote pour un chef d'équipe, pas pour un homme providentiel (qui d'ailleurs n'existe pas). Même Louis XIV s'était entouré de gens compétents (Louvois, Colbert, Vauban...) alors qu'il prétendait tout faire.

En même temps il faut bien dire qu'on n'est pas aidé. On est coincé entre la non prise en compte du vote blanc (nous laissant comme choix, en gros, le vote FN ou l'abstention) et des politiques qui ne cessent de se tirer dans les pattes, de tenter de se discréditer entre eux, de discréditer le locuteur au lieu de discuter méthodiquement ce qu'il dit. Sans compter qu'ils se placent tous plus ou moins en homme providentiel, celui qui réglera les problèmes tout de suite, par son bon sens, par sa "certaine science" selon la formule de l'absolutisme. Ils disent "je" quand ils pourraient dire "mon équipe de ministres et moi-même, nous" ou "l'équipe gouvernementale et moi-même, nous". Moins vendeur.

Une fois j'ai entendu quelqu'un, un Belge je crois mais je n'en suis pas bien sûre, peu importe, qui disait, assez amusé selon mes souvenirs, que les Français se cherchent un roi. Je crois, dans le fond, que c'est assez vrai, ou du moins pas tant éloigné de la réalité que cela ; la figure du roi étant comme incarnée dans celle de l'homme providentiel.

On ne sait pas voter mais on n'est pas aidé. J'ai même un exemple très concret. Via le site de En Marche j'ai posé deux questions par rapport au programme que j'avais lu. Un : monsieur Macron voudrait, pour les délinquants, leur interdire le quartier où le délit a été commis ; outre la question de savoir comment on applique ça concrètement, je voulais savoir comment on faisait si le délinquant était un jeune et que le quartier en question était celui de son lycée. Deux : on fait quoi avec cette satanée réforme mal fichue de l'Université qui ne contente ni les étudiants (et pour cause !) ni les profs ? Moi qui m'attendais (très naïvement, faut dire) à une réponse claire, nette, précise, j'ai pu aller me rhabiller. J'ai eu le droit à une réponse très politique, avec beaucoup de mots pour pas dire grand-chose : "[...] Concernant l'éloignement des délinquants des quartiers où ils ont commis des délits, il s'appliquera sur la totalité du territoire concerné. / A propos de l'enseignement supérieur et de la recherche, nous en ferons une priorité, comme vous pourrez le voir dans nos propositions via ce lien : [...]". Bon. Me voilà guère plus avancée. Merci quand même.

On ne sait pas voter. On préfère l'abstention au vote blanc (en même temps, il serait comptabilisé, je pense que les gens se déplaceraient plus). Certains disent qu'il faudrait rendre le vote obligatoire. Ah ? Parce que ça va régler le problème ? Vraiment ? Ben non. Les gens se déplaceront, voteront blanc ou nul, et rentreront chez eux, excédés d'avoir été obligés de se déplacer. Je ne vois pas en quoi ça règle la question.

Les Français ne savent pas voter. Mais ils ne sont pas aidés non plus. Sans doute parce que c'est mieux d'avoir des électeurs qui cherchent un homme providentiel, où votent FN par coup de sang pour montrer qu'ils en ont marre, plutôt que des électeurs qui posent les vraies questions. De toute façon quand on pose des questions on nous répond dans le vague, alors avec ça...

Qu'en pensez-vous ? Savez-vous pour qui vous allez voter (sans me dire qui si vous ne voulez pas !) ?

Source photo – Charly Triballeau / AFP

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vendredi 31 mars 2017

Ce que nous croyons dire n°3 : le cas de l'humour

Bonjour !

J'ai déjà fait deux articles dans cette série (ici et ici) et un article (un peu vieux, que je n'ai pas relu, me contentant de retirer une image qui ne fonctionnait plus) sur l'humour, mais je reviens parce que j'ai été assez embêtée par la réponse que le réalisateur de Gangsterdam a faite aux polémiques ce soir dans Quotidien. Qu'on soit bien d'accord : je n'ai pas vu le film (rien que la bande annonce m'a faite comprendre que ça ne me plairait pas) mais comme je ne vais pas parler directement du film ça ne pose pas de problèmes. Je vais parler de cette réponse du réalisateur que j'ai trouvée à côté de la plaque.

En gros, si vous n'avez pas suivi (comme moi avant l'annonce des titres de Quotidien ce soir) le film Gangsterdam fait polémique à cause des blagues lourdes sur le viol, sur l'homosexualité, à cause de la mise en scène d'un viol, etc. Je n'ai pas vu les scènes incriminées donc je ne peux pas vous parler du contexte, du ton, etc. même si j'ai une vague idée de la question : de toute façon ce n'est pas le sujet. Les critiques sur le film portent sur la manière dont sont traités ces sujets or ce n'est pas à ça que le réalisateur répond.

Il a dit, en substance, que l'on n'allait pas commencer à interdire des sujets dans des comédies, que les ados ne sont pas cons mais a ajouté que si les gens ne comprennent pas son humour et sont fermés d'esprit ce n'est pas de sa faute (donc les gens sont cons sans l'être) et, formidable rhétorique, a ajouté que cette manière de rejeter ce que l'on ne comprend pas est similaire au processus du racisme. Hallucinant. Alors-alors-alors...

Pour qu'on soit d'accord dès le début je voudrais rappeler que je n'ai rien contre l'humour noir, bien au contraire ! J'aime Jérémy Ferrari, quand une amie m'a rapporté que Gaspard Proust a dit que les handicapés ont de la chance parce qu'ils ont des toilettes aussi grandes qu'un appartement à Paris ça m'a fait rire, j'use moi-même de l'humour sur des sujets sensibles : pas de soucis. Je suis féministe et ça ne me gêne pas que l'on fasse des blagues sexistes tant que c'est de l'humour (et pas un pseudo-humour pour tenter de dissimuler une misogynie latente). On peut faire des blagues en ma présence sur les Noirs, les Arabes, et qui on veut, je ne vais pas crier à la discrimination. Seulement, comme disait Yassine Belattar à une conférence du Monde Festival l'année dernière, rire de tout c'est rire avec les gens et pas contre eux.

Le problème c'est qu'apparemment ce film, au lieu de rassembler les gens, et de faire rire les homosexuels, les juifs, les Arabes, etc., tous ensemble, a juste vexé un tas de monde : ce n'est donc pas de l'humour puisqu'il divise et vexe. Le problème ce n'est pas que le film aborde des sujets sensibles, c'est qu'il les traite mal. Il mal traite et maltraite. Il n'est pas question ici de décider de quoi on peut rire ou pas, sur quoi on peut faire des comédies ou pas, ce n'est pas la question. La question c'est que les blagues lourdes de ce film ont vexé des gens au lieu de les rassembler, a semblé trash et trop premier degré. Je ne dis pas que c'était voulu – parfois ce que les gens comprennent ce n'est pas ce que l'on a voulu dire – mais l'important ce n'est pas l'intention : c'est la perception. Je me fiche de savoir sur quoi vous voulez rire. Ce qui m'intéresse c'est que la réalisation finale soit drôle (et je suis bon public, vraiment, j'adore rire, je ne suis pas difficile). Parfois des humoristes se loupent. Verino, avec une vidéo qui était apparue transphobe ; Canteloup il y a quelques semaines sur Europe1 avec un passage homophobe qui ne m'avait pas du tout faite rire et qui apparemment avait fait polémique. Ce n'est pas grave de rater son coup, mais il faut le reconnaître au lieu de jouer les victimes de soient disant bien pensants.

Ensuite le coup de dire que si les gens n'ont pas ris c'est qu'ils n'ont pas compris, sont fermés d'esprits, et ne sont pas à l'aise avec ces sujets-là, c'est un peu facile. Je suis parfaitement à l'aise avec l'humour noir, merci. J'ai une amie bisexuelle et une autre homosexuelle et faire des blagues en leur présence ne gêne pas (et elles non plus). Je me porte très bien. Mais c'est plus facile de décrédibiliser son interlocuteur que de vraiment lui répondre, surtout à chaud, surtout vexé, surtout quand on s'attaque à son bébé, sa création, je peux tout à fait le comprendre.

Quant à dire que, si ceux qui critiquent négativement ce film le rejettent c'est qu'ils ne comprennent pas et donc sont dans le même schéma que les gens racistes... "Celui qui dit qui est", donc ? Bien-bien-bien...  de mieux en mieux. Je pense que les gens qui rejettent ce film ont parfaitement compris votre volonté et ont parfaitement compris le résultat. La chose malheureuse étant que la volonté et le résultat sont fâcheusement en décalage. Sans doute par maladresse, mais le résultat est le même : des gens ont été vexés.

Parfois, les choses que les gens comprennent ce n'est pas ce que l'on a voulu dire. La plupart du temps en fait, avec des décalages plus ou moins grands. Simplement parce que la manière dont je vais mettre des mots sur ce que je pense et ressens ne colle pas tout-à-fait à la réalité. Parce qu'un même mot peut avoir plusieurs échelles de sens. Quand je dis "j'ai faim" parce que j'ai un petit creux ce n'est pas pareil que quand je dis "j'ai faim" parce que mon ventre gargouille, et ce n'est pas la même chose que quand une personne vivant la famine dit "j'ai faim". Mais ce décalage-là, qui est problématique, l'est encore plus quand il s'agit d'humour noir parce que l'on peut rapidement vexer des gens, choquer, outrer, révolter tout un tas de personnes. Le problème ne réside pas dans les sujets que ce réalisateur a choisi de traiter mais dans la manière dont il les a traité et dans le fond qu'ont compris et perçus certaines personnes.

Je crois que se victimiser pour se défendre est la dernière des options à choisir.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Charlesnikon

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vendredi 24 mars 2017

Ne me parlez pas de malheur !

Bonjour !

Je lisais l'article d'Ifeelblue sur la question de savoir si l'on pouvait être triste sur internet, qui interrogeait cette propension qu'ont beaucoup de personnes à écrire des choses positives dans la tristesse, et ça m'a fait penser à un article d'Elisa Mica qui disait notamment que finalement on devrait répondre sincèrement à la question "comment ça va ?". En fait, ça m'a fait penser à tout un tas d'autres choses qui pourraient être résumées en une notion : injonction au bonheur.

Sur Hellocoton, régulièrement, sont mis en avant des articles sur le bonheur. Comment être heureux ? Ou "Bonheur : la décision qui a changé ma vie". Si bien que naît une espèce de pression plus ou moins palpable : soit heureux ou ferme ta gueule (je me rebelle et je suis vulgaire en plus ! :P). J'imagine qu'Hellocoton met en avant des articles dont il pense qu'ils seront lu par un très grand nombre de personnes. Autrement dit : le bonheur intéresse, ou du moins on pense qu'il va intéresser (il faudrait voir si ces articles sur le bonheur ont été sensiblement plus lus que le reste des articles des blogs ou plus lus que les autres articles mis en avant le même jour). De là naît une question : les Français sont-ils malheureux ? (Sans doute que oui si on en croit les enquêtes internationales) ; et : ont-ils le droit de l'être ? (Visiblement non puisque l'on nous encourage encore et encore à être heureux, c'est bien connu : être heureux, c'est bon pour la santé).

Ce mois-ci nous avons enregistré une émission sur les réseaux sociaux et les jeunes et pour la préparer nous avions lu quelques articles. Dans l'un d'eux, la sociologue (ou psychologue, je ne sais plus) rapportait les propos d'une ado qui disait qu'elle se sentait obligée de poster des photos souriantes d'elle même quand elle se sentait triste. Je pense que c'est en partie dû à l'injonction au bonheur qui innerve globalement notre société mais aussi à la nature des réseaux sociaux. Il faut montrer une vie parfaite, où rien ne dépasse, avec des super vacances, des supers enfants, une super maison, un super travail, des supers amis avec qui on est très soudés ; ou rendre sa vie excitante – ce n'est pas moi qui le dit mais Brian Wansik dans un court article du National Geographic de Février 2017 à propos du foodporn : "quand une pression vous pousse à twitter sans cesse du nouveau, vous tentez de donner une image plus excitante de votre vie [...]". Injonction au bonheur, mise en scène de sa propre vie pour communiquer aux autres à quel point être notre ami est génial.

C'est de cette même mise en scène dont relèvent les articles mentionnés par Ifeelblue, ceux qui commencent par un constat négatif pour en tirer une leçon positive, comme si tout dans la vie devait être positif : mettre en scène le bonheur, incliner les faits de manière à ce qu'il en ressorte quelque chose de bon à la fin. Comme dans les Disney. Mais la vie n'est pas un Disney. La vie serait plutôt comme dans Dragons, le film avec Krokmou, vous savez ? :) Dans le deux, Harold retrouve sa mère mais il perd son père. Vous allez me dire que c'est parce qu'il a perdu son père qu'il a trouvé sa mère et que donc c'est positif ? Il aurait pu ramener sa mère à la maison et ne pas devenir orphelin de père. Tout dans la vie n'est pas positif. Mais on met en scène, on présente un certain bonheur.

Il y a une injonction au bonheur sur le net et il y a une injonction au bonheur dans la vie, les deux s'entremêlant : les articles qui promeuvent le bonheur sur le mode "je suis heureuse, vous pouvez l'être aussi !" sont publiés sur la toile, ainsi les personnes qui les lisent sont susceptibles d'accéder à leur tour au bonheur (du moins l'espère-t-on) et de là se répandre en coeurs roses sur leurs blogs : cercle vertueux en apparence, mais poussant un peu plus l'injonction et donc une éventuelle culpabilité chez les gens ne parvenant pas à être heureux et n'osant pas le dire.

Comme je le disais à Ifeelblue : nous sommes dans une société du paraître : ce qui compte ce n'est pas d'être heureux (et de publier des photos au sourire sincère) mais de le paraître (sourire sur les photos alors qu'à l'intérieur notre coeur se noie sous ses propres larmes). De montrer avec véhémence le bonheur. A-t-on le droit d'être triste sur Internet ? demandait Ifeelblue : ma réponse est non. Techniquement la liberté d'expression fait que oui, mais l'espèce de pression au bonheur fait que non. Personne, pense-t-on, n'a envie de lire des articles remplis de tristesse, puisque les blogs sont consommés pour se détendre et pas pour avoir le coeur serré à chaque article lu. Et c'est un peu pareil dans la "vraie vie" à la question "ça va ?" : on répond oui quand en fait non parce qu'on sait bien que cette question relève plus de la politesse ou de l'automatisme que d'un réel intérêt.

Paraître beau, paraître heureux, c'est la règle. C'est triste et pessimiste mais c'est ce que je pense être la vérité.

En gros, publiez des articles mais ne me parlez pas de malheur !

Qu'en pensez-vous ? Vous autorisez-vous à parler de ce qui ne va pas ?

Source photo – Gloria Pedrouzo

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