dimanche 28 mai 2017

On riait mieux avant (?)

Bonjour !

Je suis tombée tout à l'heure sur des extraits de l'interview que Cyril Hanouna a donnée au JDD. Je ne souhaite pas revenir sur cette affaire de canular qui n'a malheureusement pas fait rire que lui mais il y a quand même quelque chose qui m'a interpellée (pour pas changer). Il a dit notamment que, aujourd'hui, le sketch de Pierre Desproges sur les juifs ne ferait plus rire et il me semble que c'est un type d'argument que l'on rencontre assez souvent consistant à dire que l'on "riait mieux avant", en gros, et qu'aujourd'hui on a un humour trop édulcoré, trop gentil, pas assez noir, trop politiquement correct, etc. Sauf que pas de chance, il se trouve que j'ai eu deux cours cette année qui me donnent des clefs pour réfléchir à cet argument. J'ai eu un cours sur les mémoires de la guerre (que j'ai relu rien que pour vous (félicitez-moi :P)) et un cours sur le théâtre grec antique (si, ça a un rapport). Du coup, moi, cet argument de "Desproges aurait pas pu faire son sketch" comme preuve qu'aujourd'hui on ne sait pas rire ça me chiffonne.

Très sincèrement, ce sketch de Pierre Desproges, je ne le connaissais pas. Mais par chance et comme sur internet on trouve de tout j'ai pu remettre ma culture à niveau. Eh bien vous savez quoi ? Cyril Hanouna a tord : j'ai ri. Évidemment il y a des références que je n'ai pas, des noms que je ne connais pas, et donc des rires qui ne me sont pas accessibles (je vais y revenir) : mais j'ai ri, c'est le premier point de ma réponse.

Le deuxième point c'est qu'une pièce de théâtre – ou un spectacle d'humour – s'inscrit dans un temps donné, avec un public donné, un contexte, etc. Il me paraît donc important de remettre un peu ce sketch dans une partie de son contexte politico-sociétal. Sur la chaîne Youtube où je l'ai trouvé, il était indiqué qu'il a été joué au théâtre Grévin en 1986. En 1986 nous sommes quarante ans après la guerre. Cela fait que l'on doit diviser le contexte en deux branches : premièrement la branche du public : quarante ans après la guerre le public a, sans doute pour une large part, des souvenirs de la guerre (soit sous forme de souvenirs personnels soit sous forme de souvenirs familiaux) ; secondement la branche mémorielle : de quoi se souvient-on en 1986 ? C'est là que mes cours sur les mémoires des guerres interviennent.

Il faut bien se rendre compte que, dans l'après-guerre et jusqu'aux débuts des années 1980 quand on parle de "déporté" on parle des résistants déportés. Ce n'est que progressivement que l'on glisse vers le déporté juif, avec aussi le film Shoah, en 1985. Dans la même période, en 1987, c'est le premier procès depuis un moment d'un officier allemand duquel on a pu empêcher le suicide : Klaus Barbie. Voilà, pour ce qui est de la France, dans les années 1980, on en est là (il y a aussi une série télé qui sort en Allemagne et aux États-Unis notamment, en 1978, et qui fait un choc). C'est dans ce contexte-là que Pierre Desproges fait son sketch. Avec un public donné, à un moment donné. La lecture et la réception d'une pièce de théâtre – ici d'un spectacle – se fait qu'une certaine manière à un certain moment. Notre prof nous parlait de la pièce grecque Les Perses qui a été représentée à Athènes huit ans après les guerres médiques. Donc le public, les spectateurs, avaient souvenir de la guerre. Si on joue cette pièce aujourd'hui c'est une "pièce-musée", parce que le public ne sera pas dans les mêmes dispositions qu'à l'époque. De là il peut être intéressant d'adapter la pièce (par exemple, quand des noms de soldats sont cités, mon prof avait fait citer par son acteur des noms de soldats états-uniens morts pendant la guerre d'Irak si je ne m'abuse).

Le public de 1986 n'est pas le même que le public d'aujourd'hui qui, pour une large part, n'a jamais vécu la guerre et qui, pour ce qui est des petits-enfants ou arrière-petits-enfants, n'ont même plus la mémoire familiale de la guerre. Le contexte mémoriel n'est pas non plus le même. De ce fait non seulement on perd du rire sur une méconnaissance du contexte (certains noms que je ne connaissais pas) mais en plus nous ne sommes pas dans les mêmes dispositions psychologiques.

Un humoriste, d'autant plus quand il écrit sur des sujets graves comme ça peut être le cas de Yassine Belattar, Jérémy Ferrari ou même Élie Semoun, s'inscrit dans un contexte d'actualité et d'ailleurs Élie Semoun, invité dans Quotidien l'autre jour, disait comment il introduit le sujet une fois qu'il est sur scène (à base de jeux de mots) histoire de détendre un peu son public. Il faut mettre le public dans de bonnes dispositions et avoir conscience du contexte. Sans doute que dans vingt ans ces sketchs-là ne feront pas rire les personnes qui n'auront pas connaissance de leur Histoire contemporaine.

Du coup ça me paraît un peu facile de dire qu'aujourd'hui Pierre Desproges ne pourrait plus faire son sketch. Je ne vois pas en quoi, et j'ajouterais que, sans doute, comme les humoristes s'adaptent au contexte, il ne l'écrirait peut-être pas de la même manière. Aujourd'hui il me semble que l'humour autour des juifs est un peu différent. Si loin de la guerre on ne fait plus de sketch entièrement dédié – en tout cas il ne me semble pas pour ce que j'en sais – et on préfère distiller quelques blagues au détour d'une phrase. En revanche on dédie des passages complets au terrorisme.

Prétendre que l'on riait mieux avant, qu'aujourd'hui l'humour s'étiole, d'édulcore, sous prétexte que les sketchs d'il y a trente ans sont différents de ceux d'aujourd'hui c'est oublier qu'une pièce de théâtre ou un spectacle d'humour est de l'art vivant, qui est aussi fait en fonction du public. Pire... ! Se dédouaner d'une mauvaise vanne, d'un raté, se victimiser en disant "mais de toute façon on rirait mieux avant" en prenant à témoin des humoristes de la génération précédente c'est d'une part faire comme si l'on n'était pas fautif et refuser de reconnaître ses tors en disant "c'est pas moi c'est les autres" (comme le réalisateur de Gangsterdam) et d'autre part ignorer son public et le contexte. Je crois que, pour faire de l'humour noir, il faut un capital-sympathie.

J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur le fait que je pense que l'on peut rire de tout, donc je ne développe pas – mais si vous voulez ouvrir le débat dans les commentaires je répondrais sans problème :) Quoi qu'il en soit je ne pense pas que l'humour se délite, il suffit de voir que des humoristes comme Élie Semoun, Yassine Belattar ou Jérémy Ferrari s'emparent de ce genre de sujets un peu difficiles comme le terrorisme, la mort, l'homosexualité, etc. Et puis... en cherchant une photo pour illustrer, je suis tombée sur un article qui citait des passages du fameux sketch de Desproges pour démontrer le fait que maintenant ça ne passerait plus. Alors-alors-alors... je crois que je l'avais déjà dit dans un article mais : le ton. Nous sommes biens dans un spectacle vivant et c'est le ton, qui fait tout. Même aujourd'hui si vous lisez certains passages des sketchs de Jérémy Ferrari vous vous demandez où vous êtes tombés. Mais le ton.

Se pose aussi la question de l'universalité de l'humour et les historiens se sont demandés si on pouvait rire à ce à quoi riaient les Romains (dans le contexte de l'Histoire des émotions) et certains d'entre eux ont aidé Jim Bowen à faire un spectacle avec seulement des blagues anciennes.

Je ne pense pas que l'on riait mieux avant. Le thème de la décadence des plus jeunes est tellement vieux que Socrate le portait déjà, c'est vous dire ! Je pense juste que l'on riait différemment, étant entendu qu'un art vivant fait aussi en fonction de son public et de tout un contexte social. Et je pense que c'est trop facile de se dédouaner en disant que de toute façon maintenant "on ne peut plus rien dire".

Qu'en pensez-vous ? Riait-on mieux avant ?

Source photo – auteur inconnu

Rendez-vous sur Hellocoton !

samedi 27 mai 2017

Le collant et la propriété du corps des femmes

Bonjour !

Je me suis fait rapporter, à peu près, les paroles d'un jeune homme que ma mère et ma soeur connaissent. Elles n'ont pas été très précises mais le fond c'était que ce garçon avait déclaré s'être un jour déguisé en vraie femme, avec la (mini) jupe, les collants, le maquillage, etc. De là est née une réflexion que j'aie nourrie aussi d'un des épisodes de Candice Renoir diffusé hier soir.

C'est au fur et à mesure que je parlais toute seule pour organiser mes idées (ce que je vous conseille, ça marche super !) que j'ai repensé à cet épisode dans lequel la fille de Candice, adolescente, sort avec un mini-short et se fait agresser dans le rue par deux autres ados qui lui sortent les grands classiques "t'es une pute" et "tu veux te faire violer, c'est ça ?!". Et quand j'ai vu que, sous son short, elle portait des collants, j'ai dit : "oh elle porte des collants en plus ? Bah ça va, c'est rien". On est bien d'accord pour dire que, collant ou pas collant, reprocher à une personne la manière dont elle s'habille et rentrer dans le processus de culpabilisation de la victime de viol est moralement condamnable. Mais quand même, avec ce collant, il y a quelque chose de différent. Le collant cache ce que la jupe ou le short fait mine de montrer, et là réside ma réflexion.

D'abord je voudrais m'étendre sur la notion de "vraie femme". Selon moi si l'on introduit la notion de vrai il faut introduire d'office sont complément-contraire qui est le faux. Tout ce qui ne correspond pas à l'image de la "vraie femme" est donc une "fausse femme" et donc se définit par le "ce n'est pas". Pour prendre un exemple, en cyclisme (le Giro se termine, après trois semaines je ne pense plus qu'à ça, sauf quand je dois sortir de ma torpeur pour parler représentations de genre, c'est un peu malheureux xP) on parle de "faux-plat (montant/descendant)". Un faux-plat : ce n'est pas un plat. Une fausse femme : ce n'est pas une femme. Donc tout ce qui ne correspond pas à la "vraie femme" n'est pas une femme (on parle bien ici du genre social et non biologique). C'est pour ça que, quand je parlerais de "la femme" ou "des femmes" ça sera l'équivalent de la "vraie femme" de ce jeune homme.

Une femme, pour lui, porte du court et des collants. Je trouve ça intéressant qu'il admette le court comme correspondant aux femmes alors que l'on a plutôt tendance à vouloir, du côté des hommes, rhabiller les femmes quand certains courants du féminisme veulent les déshabiller étant entendu que plus on montre de peau et plus on est libre/libérée (comme avec l'histoire du burkini). Je vous avais déjà raconté que l'ex d'une amie refusait qu'elle porte la jupe qui lui arrivait juste au-dessus du genou parce qu'il avait l'impression que tout le monde la regardait. Ce n'est peut-être pas une majorité, mais j'ai quand même l'impression que les garçons sont plutôt défiants à l'égard des tenues courtes qui assimilent les filles à des "putes" ou des "salopes", en témoignent les diverses agressions dans la rue et autres interdictions auprès des petites amies. Donc c'est assez intéressant que ce garçon-là admette le court comme relevant de la femme et pas de la pute. Cependant ce paradoxe est atténué par les collants, qui, comme je le disais avec l'exemple de l'épisode de Candice Renoir, cachent ce que le court montre. La jambe n'est donc pas montrée (puisqu'elle est cachée). Partant de là, je pousse un peu ma réflexion.

Ce qui sépare donc la femme de la "pute" ce n'est pas la taille du vêtement et la quantité de peau révélée au grand-jour mais le collant. Le collant cache et le collant empêche le toucher. Si vous touchez la jambe couverte de collants d'une femme vous touchez la femme, l'individu, mais pas le corps en tant que tel, pas la peau. Donc le collant empêche l'accès au corps. Or, une pute, pour le dire vulgairement (de toute façon je suis vulgaire depuis le début de cet article alors autant poursuivre sur ma lancée xD), c'est un vagin en libre-service (tant qu'on a de quoi payer) : autrement dit si elle n'a pas de collant pour empêcher la vue et le toucher ce n'est pas grave, c'est même ce que l'on attend d'elle : un morceau de viande à reluquer (et plus).

Une pute c'est aussi une image de la femme vile, basse, sans honneur, qui vend son corps, une femme de mauvaise vie, sans vertu, alors que, dans nos sociétés, on essaye de préserver de ça les femmes (en témoignent les insultes que les unes et les autres reçoivent à l'image de "sale pute"). Parce qu'une femme c'est la douceur, la vertu, c'est Lucrèce qui, ne pouvant supporter d'avoir été violée, souillée, d'avoir déshonorée sa famille, se suicide. De là il vaut mieux contrôler le corps des femmes, pour éviter qu'elles soient rendues désirables aux hommes qui pourraient alors leurs tourner autour, voire, les violer (ce qui serait évidemment la faute de la femme). Et pour contrôler le visible (au passage je vous conseille de lire Comment le voile est devenu musulman ? de Bruno-Nassim Aboudrar) et le corps rien de mieux que le vêtement (mais pas seulement ; à l'époque moderne les femmes ne pouvaient pas jouer de la flûte en public ni des instruments comme le violoncelle dont la position pour le jouer n'est pas des plus élégantes).

Mesdames, il vous est donc demandé de vous habiller de manière à cacher vos jambes ou, à défaut, de porter des collants.

Vous allez me dire que j'exagère et que j'extrapole sur des propos rapportés avec imprécision. Certes oui, mais aussi sur ma propre réaction de cet épisode de Candice Renoir qui tend à dire que, si elle porte des collants sous son short, alors Emma a encore moins de raison d'être traitée de "pute" puisqu'on ne voit rien de ses jambes, ce qui marque bien la différence entre "la femme" et "la pute".

Quant à contrôler le corps des femmes c'est, comme je le disais il y a quelques temps à Aloha Tallulah sur l'un de ses articles, pour la raison – enfin l'une des raisons, sans doute – que le corps des femmes appartient aux hommes par un retournement rhétorique (qui doit avoir un nom d'ailleurs).

Ce que je veux dire et ce que j'expliquais à Aloha Tallulah c'est que les femmes disent "mon corps m'appartient" ; les hommes pensent, disent parfois, considèrent plus ou moins inconsciemment, que les femmes leur appartiennent (on dit "ma femme" et pas "mon épouse" ; on dit "il faut protéger nos femmes et nos enfants" – au passage on assimile les femmes aux enfants, je ne m'étends pas dessus – ; aussi en rapport avec notre Histoire largement chrétienne : dans la Bible la femme a été faite après et pour l'homme – raison pour laquelle elle doit porter un voile, d'ailleurs). Conclusion : le corps des femmes appartient aux hommes. D'autant plus que, bien souvent, les femmes ne sont pas capables de posséder par elles-mêmes (excepté quelques cas, de veuves notamment, à l'époque moderne et dans le Coran où elles peuvent gérer des biens, témoigner dans un tribunal, etc.). Le corps des femmes appartient aux hommes. C'est une raison pour les hommes de réglementer le vêtement féminin (interdiction du pantalon, aussi par la peur de l'inversion et de la confusion des sexes et là je vous renvoie à Une histoire politique du pantalon de Christine Bard) ; c'est aussi une raison pour les féministes de s'emparer du vêtement et de chercher à dévêtir les femmes : si le corps des femmes et le vêtement féminins appartiennent aux hommes alors rien d'étonnant à ce que, pour certaines féministes avec lesquelles je suis fort peu d'accord, la libération des femmes passe par des vêtements de plus en plus courts et ce de manière systématique.

Alors que, comme je l'ai dit précédemment, le vêtement court ne fait pas tout puisque l'on peut "contrer" le raccourcissement par le port de collants. Et je me rends bien compte, dans mon port personnel de la robe, que je préfère porter ma robe d'hiver (un peu au-dessus du genou) que ma robe d'été (même taille) parce que l'hiver, j'ai des collants (et que j'aime pas trop montrer mes jambes parce que je m'aime pas, mais c'est une autre question).

Quant à la question de savoir si ce garçon duquel on m'a rapporté les propos est dans le vrai... j'ai déjà écrit sur qu'est-ce qu'une femme il n'y a pas si longtemps ;) (je suis intarissable (pour votre plus grande lassitude)).

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Vincent Wo

Rendez-vous sur Hellocoton !

dimanche 21 mai 2017

"Aimer sa voix, c'est s'aimer soi"


Bonjour !

Avant de commencer je me dois d'être on ne peut plus honnête avec vous : si je vais parler un peu de moi dans cet article (une fois n'est pas coutume) je vais aussi parler d'un livre qui m'a été gracieusement envoyé par les éditions Leduc.s (autrement dit si vous ne voulez pas lire un article basé sur un partenariat vous pouvez partir (mais ça serait quand même dommage ! :P)) (oui, je suis vraiment entrain d'inciter mes lecteurs à déserter mon blog xD). Il s'agit de L'Art délicieux d'apprivoiser sa voix d'Abyale Nan Nguema, paru en 2016.

Depuis quelques années j'ai un rapport un peu compliqué avec ma voix. Tout allait bien, sans problème majeur, jusqu'à ce que j'entende un enregistrement et que je déchante : trop aiguë, sans caractère... tout le contraire des voix que j'aime, des voix chaudes... rien ne va plus. Mais, paradoxalement, je me destine à travailler à la radio où, plus qu'à la télé peut-être où on a le secours de l'image, la voix est essentielle, c'est même la voix qui fait tout. Cherchez l'erreur. D'ailleurs, vous savez, normalement on est censé réécouter ses émissions pour voir toutes les erreurs (par exemple je sais que je parle trop vite) : je ne l'ai pas fait. Jamais. C'est trop dur. Rien que quand je me réentends au montage des micro-trottoirs c'est assez compliqué.

J'aime pas ma voix. "Personne n'aime sa voix" m'a répondu le journaliste qui encadre notre émission. C'est sans doute vrai, mais c'est un peu bête... Parce que les deux sens qui nous permettent de prendre un premier contact avec le monde sont la vue et l'ouïe (l'odorat peut-être, mais comme je passe ma vie avec le nez bouché... xD) : on ne touche ou goûte quelque chose a priori seulement après l'avoir vu, entendu (ou senti). Alors, les deux premières images de nous qu'ont les autres ce sont notre visage et notre voix. C'est elle qui nous permet de communiquer. C'est fâcheux de ne pas l'aimer. Autant on peut éviter de croiser nos reflets dans les vitres, autant c'est difficile de ne pas s'entendre.

J'aime pas ma voix mais j'aime chanter. J'ai toujours chanté. Je me souviens qu'en primaire j'étais souvent seule dans la cour et je déambulais en chantant (on ne se moque pas ! xP). Je chante presque tout le temps, en fait. Même en partiels ça m'arrive de chanter en chuchotant quand j'ai une chanson dans la tête (mes pauvres camarades qui doivent me prendre pour une espèce de tarée !). Je chante dans la douche, je chante dans la rue, je chante dans ma chambre, je fredonne en cours... Même si je sais que je chante mal.

Du coup j'avais plusieurs raisons de m'intéresser à ce livre d'Abyale Nan Nguema et à ma voix. Seulement, vous voyez, mon porte-monnaie avait d'autres priorités et je me suis souvenue qu'un de nos profs nous a dit que, quand il était jeune prof, il faisait des compte-rendu de lecture dans des revues ce qui lui permettait d'avoir des livres gratuitement. Je me suis dit, un peu naïve, que je pouvais bien tenter le coup aussi, après tout qui ne tente rien n'a rien et puis il faut bien que mon blog me rapporte quelques avantages (tiens, bonne question, "faut-il ?"). Très sincèrement, quand j'ai contacté les éditions, je ne pensais pas qu'on me répondrait favorablement et si j'avais essuyé un refus j'aurais sans doute fini par acheter ce livre un jour ou l'autre.

Alors dans ce livre il y a quoi ? Déjà, l'autrice le rappelle dès le début : ce n'est pas une méthode, l'argument principal étant qu'il faut un professeur pour s'assurer que les techniques de respiration, etc., soient bien appliquées. Ceci dit sept vidéos et deux bandes sonores sont associées au livre. Les deux dernières sont de courtes relaxations/méditations et les premières des conseils sur par exemple comment enregistrer son annonce de répondeur (la mienne n'ayant d'ailleurs jamais été faite ; je laisse la boîte automatique répondre à ma place : au bout de deux essais il y a quelques années j'ai fini par laisser tomber). Elles sont courtes et ne dépassent pas une minute trente. Cependant j'ai parfois trouvé que l'annonce dans le titre était, sans aller jusqu'à dire "mensongère" qui serait vraiment un mot trop fort, un peu trompeuse. Par exemple avec la vidéo sur le bâillement où on nous dit que l'on va apprendre à bien bâiller alors que, dans la vidéo, Abyale Nan Nguema est davantage partie sur un "pourquoi bâille-t-on". Du coup je trouve ça un peu dommage et, à vrai dire, j'aurais bien aimé des vidéos un peu plus longues... Même s'il faut un professeur en face pour bien faire certaine chose, il y a quand même des exercices qui semblent assez simple à faire seul sans tuteur, comme ceux que Claire Univoix propose sur sa chaîne Youtube (bien qu'elle n'ait rien publié depuis un moment).

Au début, je ne savais pas trop quoi penser de ce livre et il m'a fallu plusieurs chapitres pour me mettre dedans, en partie parce que les sous-parties sont très courtes et pas forcément toujours liées entre elles (j'avais eu le même problème avec le roman Le Souper des maléfices et ses sauts de lignes incessants (bon roman, ceci dit)). Mais finalement j'ai réussi à entrer dedans, au chapitre huit je crois (sur douze) lorsque l'autrice parle de "donner le "la"" à ses collaborateurs mais "[qu'elle] fai[t] confiance, [elle] délègue".

En fait, dans ce livre, elle montre, je pense, à quel point le chant est connecté à la vie et à l'humain. Le chant nous permet, par exemple, de nous reconnecter avec nous en nous ressentant de l'intérieur, mais aussi avec les autres, aide à construire ou renforcer un collectif via la pratique de la chorale. Je crois que c'est un livre fait pour positiver et donner confiance et j'ai particulièrement apprécié les chapitres dix et onze sur la prise de parole en public et je crois que beaucoup d'étudiants collés à leurs notes pendant leurs exposés devraient les lire pour prendre confiance et se rendre compte que ne pas lire ses notes c'est pas le bout du monde ;)

En réfléchissant je me suis dit qu'en fait, vouloir améliorer sa voix c'est formidable mais il faut voir par quoi on est poussé. Ce que je veux dire c'est que... si je prends l'exemple parallèle de l'orthographe : être mauvais en orthographe peut être un complexe et donc on cherche à s'améliorer pour ne plus avoir de raison de complexer et donc à la base du changement c'est un sentiment négatif, en réaction et pas en action positive sur ce que s'améliorer en orthographe peut nous apporter. Sur la voix c'est un peu le même principe : je n'aime pas ma voix, je veux la contrôler (à vrai dire je suis un peu maniaque du contrôle), je suis en réaction à elle et, en fait, je ne me demande pas ce que chanter ou améliorer mon souffle pourrait m'apporter et je suis mue par un sentiment négatif. Alors que comme le dit Abyale Nan Nguema quand elle demande ce que le travail de la voix a changé dans la vie de la personne à qui elle parle on lui répond que ça n'a pas eu d'effet mais en finissant par avouer qu'ils ont changé de travail, se sont épanouis, etc.

Je crois qu'au fond on est en réaction, en recherche d'amélioration pour la performance, bien trop, et pas assez sur ce que les améliorations peuvent nous apporter vraiment. Ce livre pousse à l’optimisme et à se dire que même si on ne sait pas chanter on n'a aucune raison de ne pas sauter le pas et d'apprendre ou même aucune raison de ne pas chanter dans sa douche. C'est de l’optimisme qui me donnerait presque envie de prendre des cours de chant (mais j'ai pas les finances, et même si je les avais je vous avoue que je prendrais d'abord des cours de pôle dance).

Même si j'ai eu du mal à entrer dedans et que je ne savais pas trop comment le prendre (parce que l'on passe d'un témoignage à un récit fictif, à quelque chose de plus méthodique très rapidement et j'ai eu du mal à m'habituer au rythme) et que j'ai regretté que les vidéos ne soient pas plus détaillées et approfondies c'est un livre positif qui se lit plutôt vite et qui donne envie de décomplexer et ça c'est cool !

Quelle est votre relation à votre voix ? Osez-vous chanter sans un parapluie à portée de main ? ;P

Source couverture – Élisabeth Chardin

Rendez-vous sur Hellocoton !

vendredi 28 avril 2017

Qu'est-ce qu'une femme ?

Bonjour !

La porte de la salle de bain est fermée. Je demande à ma soeur si je peux entrer et elle me répond : "non, me dérange pas pendant ma reféminisation". Elle était en train de se raser. Alors, même si elle l'a dit avec un sourire, ce terme de "reféminisation" est assez significatif de quelque chose et il s'inscrit dans d'autres questionnements autour de ce qu'est une femme et de ce qu'est la féminité.

L'autre jour je suis tombée sur C l'hebdo et l'actrice qui était invitée, cinquante-deux ans, a dit que, quand elle avait eu ses règles, sa mère lui avait dit que maintenant elle était une femme : désormais qu'elle ne les a plus, qu'est-elle ? Mine de rien c'est une vraie question : qu'est-ce qu'une femme ? quand une "fille" devient-elle une femme ? Pour les garçons c'est facile : ils deviennent homme en prenant de l'âge, c'est tout ce qu'on leur demande. Mais une fille devient femme avec ses règles, ou par le mariage... en fonction des époques et des sociétés ce qui fait d'une fille une femme varie. Une femme qui n'a plus (ou n'a jamais eu, à cause d'une malformation de naissance qui ferait qu'elle n'a pas d'utérus par exemple, ou qui se l'est fait retirer) ses règles est-elle encore une femme ?

Ce matin j'ai lu un article de Aloha Tallulah qui abordait la question de savoir comment se placer entre l'identité de mère et celle de la femme qui travaille. Et elle disait : "Cette idéalisation de la maternité ne fait pas que du bien, on peut le prendre comme "les femmes qui n'ont pas d'enfants sont moins femmes que les autres"", ce qui m'a particulièrement interpellée puisque je venais tout juste de penser à écrire cet article. Ce qu'elle dit est particulièrement vrai. Quelle femme qui ne veut pas d'enfant ne s'est pas déjà retrouvée confrontée à des réactions d'étonnement, des reproches, ou même le presque doux mais non moins redoutable "tu as encore le temps de changer d'avis" ? Comment-ça, j'ai encore "le temps de changer d'avis" ? Mais je ne veux pas changer d'avis bordel de merde ! Une femme sans enfants, et qui n'en veut pas, n'est donc pas une femme ? Dans la mesure où une femme se définit en premier lieu par le mariage et la maternité, alors une femme non mère et non mariée n'est pas une femme (et donc une femme qui n'a pas ou plus ses règles n'est pas ou plus une femme puisqu'elle ne peut plus produire d'enfants à la société (au passage ça fait donc d'elle une inutile)).

Une femme doit aussi être féminine. Une "vraie femme" est une femme féminine. Donc une femme qui laisse pousser ses poils a besoin d'une "reféminisation". Une vraie femme est une femme qui se rase, qui s'épile, qui se "fait belle". Une vraie femme est une femme féminine et donc une femme qui porte des jupes et des robes. Je me souviens qu'en Quatrième j'avais mis une jupe, un jour d'été, et une prof m'avait dit "oh ! tu t'es habillée en fille, aujourd'hui !". Habillée en fille... euh... merci ? Je-je crois. Je ne suis pas sûre. Si on pousse un peu on pourrait presque dire qu'une fille qui ne s'habille pas en fille n'est pas une fille. Et je ne suis même pas sûre que l'on ait besoin de pousser tant que ça parce que la peur de l'inversion, de la confusion des sexes a terrifiée nos ancêtres pendant très longtemps, interdisant le travestissement par exemple (si ça vous intéresse je vous invite à lire La confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, de Sylvie Steinberg – je vous ai même dégoté un compte rendu si vous voulez vous faire une idée). Donc une fille qui ne s'habille pas en fille n'est pas une fille. Mais, parallèlement et de manière tout à fait paradoxale, les femmes se font siffler dans la rue quand elles portent des jupes (quoi que, une États-unienne avait marché des heures dans New York, en pantalon noir et T-shirt sans décolleté et elle s'était quand même faite siffler).

Aloha Tallulah avait une autre réflexion très intéressante sur l'animalisation des femmes noires desquelles on dénie la féminité en les ramenant à un animal, ou en les masculinisant. Comme si on n'avait pas assez de la misogynie et qu'il fallait en plus mettre une question ethnique là-dedans ; c'est pas gagné mais c'est pas nouveau. Au moment de la colonisation on prêtait vraiment attention aux questions de domination. Autrement dit un homme blanc pouvait batifoler avec toutes les autochtones qu'il voulait mais un homme noir ne pouvait pas toucher une femme blanche sous peine de la souiller (et c'est le même argument encore aujourd'hui de certains fous). Une femme noire est donc, on pourrait dire, en bas du bas de l'échelle : elle est femme, et elle est de couleur (manquerait plus qu'elle soit lesbienne et là ce serait fini pour elle). Le titre d'Aloha Tallulah était provocant mais finalement la question qu'il pose est une vraie question. Est-ce que ce qui fait d'une femme une femme est réservé aux Caucasiennes ? Est-ce que la couleur de peau est un facteur excluant de ce qui fait d'une femme une femme ? Qu'est-ce qu'une femme ?

La notion de "reféminisation" est assez intéressante par le "re" qui induit qu'il y a eu précédemment un "dé", une déféminisation, ici par le "laisser-aller" de la pousse du poil. La féminisation serait le fait de se raser, ou s'épiler, tout à fait régulièrement de manière à ce que le poil n'apparaisse jamais ; la déféminisation serait le laisser-aller qui demande une reféminisation d'urgence. Féminisation : donc une femme n'est pas féminine par nature : on lui apprend à l'être : rase-toi, épile-toi, mets des robes, maquille-toi ; sois belle (avant d'elle intelligente ou talentueuse). Donc une femme n'a pas besoin d'être féminine pour être femme ou alors quand elle naît elle n'est pas femme (ce qui introduit la question du genre et du sexe social construit).

Je sais que j'ai déjà écrit pas mal d'articles sur ce thème, mais je trouvais intéressant de l'aborder sous cet angle.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Campagne Dove

Rendez-vous sur Hellocoton !

jeudi 27 avril 2017

Bombes de Damoclès

Bonjour !

Avec Jesuisuneguerrière nous nous sommes engagées dans un long (et très intéressant) débat et on en est venues à discuter du fait qu'elle trouvait scandaleux qu'Emmanuel Macron ait dit qu'il ne savait pas quoi faire pour lutter contre le terrorisme, parce que c'est son travail de faire ça, et que c'est assez violent pour les familles des victimes. Je comprends tout ça mais je ne suis pas d'accord. Comme je lui disais tout à l'heure je ne trouve pas ça scandaleux, et presque ça me rassure ("rassurer" dans le sens de l'expression "ah... ! ça m'rassure !" plutôt que quand on on a peur du monstre sous notre lit et que quelqu'un vient nous rassurer, vous voyez ?).

Un haut placé états-unien avait dit que l'on s'engageait dans une guerre de vingt-cinq ans. Alors, quand certains politiques disent que, quand ils seront au pouvoir, tout ira mieux, c'est faux. La réalité c'est que, quand nous prenons le train, que nous nous rendons à l'aéroport, au marché, dans des spectacles en plein air ou non, quand nous allons dans la rue, passons devant une église ou une mosquée, que nous nous rendons à l'université ou à des conférences, nous pouvons être victime d'une bombe posée là, d'un kamikaze ou d'un tireur fou. Nous pouvons être pris en otage, nous pouvons être blessés. Tués. Ou des gens que nous connaissons peuvent l'être. La réalité c'est que nous avons au-dessus de nos têtes des bombes. La réalité c'est que les policiers ne parviendront pas toujours à déjouer les tentatives et les projets d'attentats et que d'autres gens vont mourir un peu partout en Europe de l'Ouest. Sur des années.

Il y a peu j'ai pris le train. J'y ai pensé. Je savais que ça pouvait faire partie des possibilités. Il y a peu je suis aussi allée à un spectacle et je savais que ça pouvait potentiellement arriver. C'est ça, la réalité. C'est que nous avons au-dessus de nos têtes des bombes et que je préfère que ça nous soit dit par les autorités et les hommes politiques ("Cette menace, elle fera partie du quotidien des prochaines années" – Macron ) plutôt qu'on nous fasse croire que l'on pourra nous protéger de manière sûre et complète. Je préfère que l'on nous dise que l'on ne sait pas, plutôt que l'on propose de jeter tous les fichés S en prisons, de déchoir de leur nationalité les terroristes et de les plonger dans l'anonymat. Tout ça ce ne sont pas des solutions. Si les gens qui les proposent savaient vraiment comment anéantir Daech ils l'auraient fait depuis longtemps. Si François Hollande, Nicolas Sarkozy et leurs ministres avaient su comment faire ils l'auraient fait parce que, comme je le disais à Jesuisuneguerrière, d'une part ils sont humains et vivent la situation en tant que citoyen, aussi, et, d'autre part, en tant qu'hommes politiques ils veulent de la popularité : agir quand on a la solution est donc la meilleure chose à faire pour eux. Alors, si ça n'a pas été fait, si Daech est toujours là, c'est peut-être que ce n'est pas si simple, que les solutions ils ne les ont pas.

Je préfère que l'on me dise que l'on risque de mourir, plutôt que l'on fasse semblant de pouvoir me protéger et que je m'étonne lorsque je perdrais une jambe dans un attentat. Je préfère que l'on me prévienne que ces choses peuvent arriver.

Les hommes et les femmes qui sont au pouvoir ne savent pas tout. Ils n'ont pas, comme par magie, toutes les solutions sous prétexte qu'ils dorment dans le lit de l'Elysée. Ils ne sont pas inspirés, comme je disais l'autre jour, par une divinité obscure. Ils sont humains et ils ont beau avoir fait des études brillantes ils n'ont pas toutes les solutions en un claquement de doigts. Nous sommes dans une situation complexe et en trouver les solutions prendra du temps. Nous sommes aussi dans une situation inédite, sans précédent : il n'y a donc aucun passé similaire sur lequel les hommes et les femmes qui nous dirigent puissent s'appuyer.

Nous avons souvent l'image d'un homme providentiel, d'un homme tout-savant qui va trouver les solutions immédiatement, par sa "certaine science" selon la formule de l'absolutisme (j'adore cette formule, elle sert à toutes les situations ! :P). Mais cet homme-dieu n'existe pas. Et je préfère qu'on me le dise, qu'on me le répète, qu'on me prévienne que peut-être en allant un jour à l'université je m'en reviendrais pas le soir, que peut-être un jour en prenant le train je n'arriverais jamais à destination. Que peut-être je finirais mes jours sur un fauteuil roulant. Que peut-être je perdrais un membre dans une explosion. Que peut-être je finirais mes jours avec la cicatrice de l'impact d'une balle sur ma poitrine. Voilà le discours réaliste et raisonnable que je veux entendre.

Je ne veux pas de promesses irréelles. Je ne veux pas de quelqu'un qui joue sur la peur et l'espoir. Nous sommes dans une situation complexe et nous devons garder notre sang-froid. Alors le discours que je veux entendre, le discours qui me rassure, le discours raisonné et sensé qui me rassure sur le réalisme d'un homme politique, c'est que les solutions ne sont pas évidentes, que l'on ne peut pas pondre un programme de lutte contre le terrorisme en une nuit tout comme Rome ne s'est pas faite en un jour.

Le discours que je veux entendre, dans tous les sens du terme, c'est que sont perchées au-dessus de nos têtes des bombes de Damoclès.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Boris Horvat/AFP

Rendez-vous sur Hellocoton !